Marina Rollman

Marina Rollman

Marina Rollman est venue jouer « Un spectacle drôle », son premier stand-up, à la Compagnie du Café Théâtre à Nantes. Nous l’avons rencontrée à sa sortie de scène pour parler de ses lectures, de la force des mots et de la parole libre sur internet.

 

Y a-t-il une personne à qui tu penses juste avant de monter sur scène ou juste après ?

Avant de monter sur scène, je ne pense pas à une personne en particulier. Je pense à ne pas penser. J’essaie de me concentrer, de ne pas tergiverser, de ne pas me créer d’angoisse inutile. C’est une sorte d’état méditatif qui me permet d’être bien avant de me lancer.

 

Bobo / stand-up / féministe / jolie / suisse : parmi ces 5 mots que les journalistes te collent à la peau, lequel te désole le plus ? 

Peut-être « jolie ». Ce qui pourrait m’embêter, c’est que ça revienne très souvent. J’ai l’impression qu’on a encore parfois du mal à se dire qu’une fille jugée jolie peut aussi faire marcher son cerveau. A l’inverse, il y a plein de mecs dans l’humour qui sont beaux et on ne leur en fait pas forcément la remarque. En ce qui me concerne, je le vis un peu comme un paradoxe : au tout début de ma carrière, j’évitais de mettre mon physique en avant, je me cachais derrière mes vêtements. Et quand j’ai commencé à mettre mon physique en avant, je pense que ça a pu en étonner certains. Quand t’es une femme et tu travailles dans un milieu très masculin, si on insiste beaucoup sur le fait que t’es mignonne, tu peux finir par douter de ta légitimité et de ta compétence. Pour ma part, j’essaie d’être détachée de ça, je me dis que c’est un jugement subjectif et arbitraire. Comme je ne peux pas vraiment savoir ce que les gens entendent avec ce mot « jolie », j’essaie de ne pas m’en préoccuper.

 

Caféinomane / mélomane / mégalomane / wonderwoman / kouign-amann : parmi ces 5 mots qui riment avec Marina Rollman, lequel te qualifie le mieux ? 

(rires) Mégalomane ! Je pense que je le suis gentiment. Certaines choses que je désire dans la vie ne sont accessibles que si on a atteint un haut niveau de notoriété ou de réussite… alors je me dis que je dois être un peu mégalo pour persister à vouloir ces choses et croire que c’est possible. J’ai envie d’avoir plusieurs maisons,  plus de temps pour voir ma famille, plus de confort… Ce genre de privilèges, quoi. (rires)

 

Il y a beaucoup de scènes ouvertes d’humour en France, de nouvelles chaînes d’humour sur YouTube chaque jour, de plus en plus de chroniqueurs d’humour dans les matinales radio… Comment tu fais pour trouver ta singularité dans cet océan de divertissement ?

A mon avis la saturation humoristique est un souci. Je trouve qu’il y a aujourd’hui beaucoup trop de contenus, notamment avec les vidéos courtes sur les réseaux sociaux. Du coup, on consomme du contenu humoristique de façon rapide et jetable. Alors, j’essaie de développer la notion d’idée durable. Avant de produire un contenu, je me demande pourquoi je le fais et s’il y a une réelle utilité à le faire. Parfois, quand je vois la profusion de vidéos humoristiques, j’ai envie de dire  : « stop , allez on ferme tous nos gueules et on va lire des bouquins ! »

Il y a une période où j’ai hésité à arrêter ma carrière parce que je craignais que tout ça soit vain. Je me disais : « et si c’était trop de bruit pour rien ? » Aujourd’hui je ne sais pas si j’ai une singularité… mais j’ai le sentiment que la clé, c’est l’honnêteté. Beaucoup de choses fonctionnent avec des recettes toutes faites : comment faire une vidéo YouTube qui marche, par exemple… Du coup on oublie parfois que ce qui est intéressant, créativement parlant, c’est d’être honnête dans sa démarche. Par ailleurs, je pense que c’est important aussi de ne pas toujours rester dans sa zone de confort. J’aimerais me risquer à d’autres formes d’humour, avec des sujets plus complexes, peut-être plus gênants aussi. Avec un ton perché, lent : ne pas chercher l’efficacité à tout prix.

 

Est-ce que c’est drôle de ne pas être drôle ?

Absolument ! Pour moi, c’est un des axes essentiels de l’humour : le comique malgré soi. La drôlerie qu’on ne contrôle pas, qu’on ne maîtrise pas. Ça me rappelle Le Rire de Bergson : est drôle ce qui n’est pas humain et ce qui n’est pas humain est ce qui est mécanique. On rit pour pointer du doigt l’inadaptation d’un comportement humain à une certaine situation. Le propre de l’être humain étant d’être réactif. Quand on résiste à s’adapter et quand on n’est pas réceptif aux choses imprévues qui se jouent devant nous, on peut facilement prêter à rire. Donald Trump est un parfait exemple. Dans son obsession à vouloir paraître puissant et à imposer son autorité, il adopte une attitude mécanique, il en vient à dire et faire des choses qui sont en décalage avec la réalité. C’est parfois très drôle.

 

Est-ce qu’il y a une phrase, une citation… que tu as lue ou que l’on t’as adressée, et que tu te répètes régulièrement comme un mantra ?

Laurence Bibot, une humoriste belge que j’adore, a dit dans une interview quelque chose comme « il faut toujours se rappeler que tout ça n’est pas grave »… Je pense que ça peut être un bon mantra.

 

Est-ce que tu te souviens du premier livre qu’on t’a offert ?

J’ai des super livres d’illustration, mais j’ai du mal à en retrouver les titres. Pour l’un c’est l’histoire d’un poisson qui a des écailles un peu spéciales, des écailles en paillettes… (Arc-en-ciel, le plus beau poisson des océans, de Marcus Pfister / ndlr). Pour l’autre c’est une histoire de chats qui vont sur la lune. Mais je pense que mon premier bouquin m’a été offert par ma grand-mère : c’est un conte sur un lapin vert , une jolie fable sur la différence…(Les contes du lapin vert, de Benjamin Rabier / ndlr). Plus tard, j’ai découvert des grands classiques comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry.

 

Pour toi, quelles sont les meilleures conditions pour lire un bon bouquin ?

D’abord il faut que je sois loin d’un téléphone (rires). Pour lire la presse, j’aime aller dans un tea room : en Suisse, ça existe beaucoup, ce sont des espaces réservés dans des boulangeries ou des cafés où on peut se poser tranquillement pour feuilleter un journal ou un magazine. Quand c’est un roman, j’aime être dans les transports en commun. Je sais que je lis un bon bouquin quand je suis tellement absorbée que j’en oublie que je suis dans un métro ou un train. Sinon, dans mon salon j’ai un grand canapé à côté d’un beau ficus : c’est devenu mon nouvel endroit idéal pour lire. J’aime aussi avoir de quoi boire et manger à portée de main. (rires)

 

Est-ce qu’il y a un livre que t’aurais adoré écrire ?

Quand j’étais plus jeune, j’avais un vocabulaire francophone plus riche parce que je lisais plus d’ouvrages en français. Aujourd’hui je lis beaucoup de littérature anglaise et je pense que ça joue dans mon rapport à la langue. Un de mes bouquins préférés est signé de James Salter, il s’appelle Light Years (Nos plus belles années) : ça raconte l’histoire d’un couple dont le mariage se délite peu à peu au fil du temps… et cette décrépitude s’étale sur 20 ou 30 ans… J’adore ce livre, je le lis régulièrement et j’aurais adoré l’écrire. Mais avec le temps, je suis de plus en plus optimiste et j’aimerais croire qu’il y a des histoires qui durent toute la vie. (rires) Sinon, il y a le roman Moonglow, de Michael Chabon. La structure du bouquin est assez complexe, avec des flashbacks, des autoréférences, des reconstitutions d’événements passés…Un vrai labyrinthe ! Ça me plairait d’écrire quelque chose d’aussi fou. Ça me changerait du stand-up où l’écriture est calibrée, formatée, cadrée. Ce cadre me rassure car je suis de nature angoissée, mais parfois j’ai envie de me lancer dans des projets plus ambitieux : écrire un roman, par exemple. Mais je me sens tétanisée rien que d’y penser… parce que le champ des possibles est tellement vaste que je ne saurais pas trop comment aborder la chose.

 

Qu’est-ce que ça évoque pour toi, le mot “poésie” ?

Je pense que je suis hermétique à la poésie classique, à la poésie en tant que discipline écrite. Je n’ai pas été sensibilisée à cet art et je le regrette. En revanche, j’aime observer et ressentir de la poésie dans la vie quotidienne.

 

C’est quand la dernière fois que t’as eu le sentiment de vivre un moment de poésie ? Tu peux nous le décrire ?

Un jour, j’étais assise dans un café presque vide et j’observais la gérante dans un moment que j’ai trouvé beau : elle devait avoir entre 50 et 60 ans, les cheveux grisonnants, et derrière son comptoir elle dansait sur des chansons sexy de George Michael. Elle était seule, rayonnante, à l’abri des regards, et j’imagine que ces chansons lui rappelaient des moments de sa jeunesse. Pendant ces quelques minutes j’avais l’impression de la voir dans un moment simple, intime où elle se faisait plaisir.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves moche mais que tu aimes utiliser ?

Oui : PINER. J’adore ce verbe ! Il met tout le monde mal à l’aise et ça m’amuse beaucoup.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves joli mais que tu détestes utiliser ?

Oui, j’aime bien SYCOPHANTE… même si je dois avouer qu’on l’utilise assez peu. Je me rappelle d’une comédie française (Les Barbouzes de Georges Lautner / ndlr), où un personnage se fait traiter de « sycophante glaireux ». C’est assez péjoratif, je crois.(rires)

 

Tu sembles très à l’aise et sans filtre sur scène. Est-ce qu’il y a des choses que tu as du mal à dire ? Comment tu fais quand tu ne trouves pas les mots ?

Je me donne du temps. Quand j’ai du mal à aborder un sujet ou, au contraire, quand j’ai trop envie de traiter un sujet, j’essaie de prendre du temps et du recul. C’est important qu’une idée ait été mûrie avant de la présenter au public. Ecrire à chaud, ce n’est pas toujours intéressant. Sinon, l’autre solution, c’est de prendre des bides, tout simplement ! (rires) A force de répéter une vanne, tu vas peut-être finir par l’améliorer et la rendre moins nulle. J’aime bien le conseil que m’a donné un jour Yacine Belhousse, un ami humoriste : si un truc est marrant dans ta tête, il le sera pour le public… il faut juste que tu trouves le bon pont, la bonne manière de l’articuler et de l’amener pour que ça percute à l’oreille des gens.

 

Régulièrement des mouvements naissent sur internet pour sensibiliser les gens à prendre la parole sur des sujets parfois complexes. Ça a été le cas dernièrement avec les migrants ou encore avec les personnes victimes d’agressions sexuelles. Que penses-tu de cette libération de la parole ? 

Je trouve que c’est important que des victimes puissent s’exprimer et qu’internet soit un espace où leur parole peut se libérer facilement. Mais que tout le monde puisse prendre la parole sur tout… C’est à double tranchant. Pour dénoncer des dérives ou condamner des malfaiteurs, certaines personnes s’abaissent à leur niveau en utilisant des termes odieux, des insultes sur le physique, etc. Je trouve dommage de déverser de la méchanceté comme ça, sans filtre. C’est important de se battre pour la justice, pour une cause digne… Si on mène ce combat en s’abaissant aux mêmes facilités et au même degré de bêtise que la personne qu’on condamne, ça m’attriste. Malgré la colère juste et légitime qu’on peut ressentir, je trouve étrange d’utiliser les mêmes mécanismes d’humiliation ou de déshumanisation. Par exemple, pour condamner Harvey Weinstein, beaucoup de personnes l’ont insulté sur son physique. Pourquoi faire ça ? Au cœur des crimes commis par Harvey Weinstein, il y a la déshumanisation et l’objectification de ses victimes. L’objectification, ça consiste à réduire une personne et toutes ses qualités à sa seule enveloppe physique…ou du moins la représentation qu’on s’en fait. Que des personnes qui défendent ces victimes en viennent à leur tour à réduire Weinstein à “son physique de gros porc” me désole.

Tout ça m’interroge aussi à titre personnel : après tout, qui suis-je pour donner mon avis sur tel ou tel sujet ? Pourtant je le fais régulièrement et on me paye même pour ça…  La parole libre sur internet c’est chouette, mais j’ai l’impression que ça nous a fait perdre de vue qu’il y a des enjeux et de vraies complexités à traiter, plutôt que de laisser libre cours à nos instincts les plus débiles.

 

Tu es très active sur les réseaux sociaux, tu as toujours ton Macbook à tes côtés, un smartphone hyperactif… C’est quoi ta recette secrète pour déconnecter ?

Je pense qu’il faut tout casser, tout brûler… mais je crains que ce soit un avis un peu trop décroissant !(rires) Ça me désole de devoir utiliser tous ces réseaux sociaux. J’ai fermé mon compte Facebook personnel et j’ai désinstallé toutes les applications de mon téléphone. Là, mon Iphone 5 arrive en fin de vie et je me tâte sérieusement à acheter un vieux Nokia 3310 pour déconnecter complètement. Je pense sérieusement que cette invasion technologique nous fait du mal. Mais c’est grâce à ces outils envahissants que je peux faire connaître mon travail, que les gens s’intéressent à moi, regardent mes chroniques et viennent me voir en spectacle. Drôle de dilemme ! (rires)

 

Quelle est la chose la plus poétique que tu aies vue sur internet ?

Il y a deux artistes qui me viennent en tête : Dimitris Papaioannou, un chorégraphe grec qui a monté une oeuvre touchante intitulée Nowhere… Et Brian Bilston, un poète très actif sur Twitter qui publie des poèmes originaux et très inventifs.

 

Si tu devais écrire un statut Facebook ou un tweet poétique, ça donnerait quoi ?

« Film protecteur de serviette hygiénique

Posé sur le trottoir, une question

Subsiste : pourquoi ? »

Ce sera le mot de la fin.

 


Propos recueillis par Juliette Allauzen et Catel Tomo / Photos : Marie Barbier.

Magyd Cherfi

Magyd Cherfi

Magyd Cherfi a répondu à l’invitation de la librairie nantaise Les Bien-Aimés pour présenter “Ma part de Gaulois”, son premier roman paru chez Actes Sud. L’occasion pour nous de le rencontrer.

 

Il y a des éléments immanquables qu’on retrouve dans ton écriture : les souvenirs, les proches et le regard tendre sur des détails simples qui en disent long. Est-ce que pour toi, être un bon auteur, c’est d’abord avoir une bonne mémoire ?

Je ne pense pas avoir une bonne mémoire. Je dirais que j’ai des flashs très précis qui me viennent. Je pense qu’il faut avoir au moins un vrai sens de l’observation. Une observation toute à soi. Maintenant, savoir comment on développe ce regard personnel… je ne sais pas. Ca a toujours été un mystère pour moi. Je crois que c’est en écrivant que ça m’est venu. En travaillant mon écriture. Au fur et à mesure que j’écrivais, je me disais “c’est ça, j’ai trouvé mon truc à moi”. Donc c’est en m’exerçant que j’ai appris à forger mon propre regard.

 

Il y a dans tes textes une présence forte des gens que tu aimes. Des témoins d’une histoire dont tu témoignes à ton tour. Quel manque te paraît le plus terrible : ne plus avoir les gens qui t’ont inspiré ces histoires ou n’avoir personne à qui les raconter ?

Cette question est terrible. Je pense que j’ai besoin des deux. Je pense que l’important dans la vie, c’est d’être au contact de gens singuliers. Rencontrer des gens “normaux”, c’est chiant… autant vivre seul ! (Rires) Moi j’ai eu du bol, j’ai commencé par ma mère. Elle n’était pas comme les autres mères. Tout à coup j’ai réalisé : “beaucoup de mères prennent telle ou telle route, la mienne non”. De fait, elle a été ma première inspiration, ma source première. Cependant, je suis aussi un conteur, j’aime raconter des histoires. Et là, il faut trouver des gens pour écouter ce que t’as envie de dire. Je pense qu’il faut appâter le public. Quand je suis dans une salle, j’essaie de saisir l’état d’esprit et l’humeur des gens… pour savoir s’ils sont prêts à écouter ce que j’ai à leur dire. Je suis beaucoup intervenu dans des écoles, avec des classes en difficulté. C’étaient des mômes qui n’avaient pas forcément envie de lire ou d’écrire. Je sentais que c’était à moi de trouver la bonne manière, le bon style, le bon tempérament pour leur parler et choper leur attention. Je m’adapte à la personne que j’ai en face de moi quand je raconte. Du coup, le texte que je dis n’est jamais tout à fait le même. Par exemple, quand je le dis à ma mère, je prends soin d’enlever les gros mots ! (rires)

 

Tu te souviens de ta première rencontre avec la poésie ? 

Oui, c’était à l’école élémentaire. Je me rappelle des poèmes de Camara Laye, Jean de la Fontaine. Nous devions apprendre des poèmes par coeur et j’ai rapidement aimé ça. J’aimais les lire, mais surtout j’aimais les réciter. J’étais devenu un vrai petit champion de la récitation. Je voulais que le prof m’interroge, j’attendais mon tour avec impatience. Mais comme le prof voyait clair dans mon jeu, il ne m’interrogeait jamais. Puis un beau jour, c’est à moi, enfin. J’entends : “Cherfi !”. Dans ma tête je me dis “Yes !”. Je me lance : je vais vous réciter “Je suis dans un pré” de Francis James (il prononce “James” à l’anglo-saxonne, comme James Brown, ndlr). Le prof me fait “non” de la tête. Je me demande ce qui ne va pas, je connais pourtant ce poème par coeur, je l’adore, j’ai envie de le déclamer de manière fracassante. J’essaie à nouveau : je vais vous réciter “Je suis dans un pré”, de Francis James (il prononce encore “James” à l’anglo-saxonne). Le prof : Cherfi, je te mets zéro, retourne à ta place ! Tu apprendras qu’il s’agit de Francis Jammes (prononcé à la française).(rires)

Je raconte ça pour montrer que très tôt je prenais déjà la poésie très à coeur. Je sais qu’il y a des personnes qui ont gardé un mauvais souvenir des récitations à l’école. Pour moi, ça a été une révélation. Faut dire qu’à la maison, ma mère nous poussait, à sa manière, à être sensible à la poésie. Elle nous regardait dans les yeux, mes frères et moi, et elle disait : “je veux que vous soyez des étoiles !”. Je te laisse imaginer le contexte : quartiers nord de Toulouse au début des années 80, une majorité d’Algériens, de Gitans, de Manouches… Une misère noire. Et pour qu’on s’ouvre aux autres, ma mère nous envoyait souvent tour à tour chez l’épicière, chez les soeurs de l’Abbé Pierre, le père Daniel, le toubib du coin, l’infirmière… Elle demandait à ces gens de s’occuper de nous, de garder un oeil sur nous. Elle nous envoyait faire du soutien scolaire chez telle ou telle famille… Si bien que nous passions autant de temps chez des Blancs que dans le quartier. Pendant que mes copains allaient jouer au foot, je passais une partie de mon temps dans des familles françaises et je découvrais Noël, Pâques, la Chandeleur. Je côtoyais des tas de familles, des tas de personnes qui voulaient que je devienne un exemple de la République. C’est aussi comme ça que m’est venu l’amour de la langue française, l’amour des mots.

 

Si tu devais définir la poésie en une citation… Un bout de texte ou de chanson qui te vient là, comme ça…

J’ai un vers qui me revient :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, fatigués de porter leurs misères hautaines, de Palos de Moguer, routiers et capitaines partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal

C’est extrait du poème “Les Conquérants” de José-Maria de Heredia. J’ai oublié le reste de ce poème qui est pour moi le plus beau du monde. Mais j’aime ce qu’il raconte, l’épopée fantastique de ces gens qui partaient à l’aventure, à l’époque des Grandes découvertes. Plus tard, j’ai été marqué par Les Fleurs du mal de Baudelaire. J’ai littéralement aspiré ce livre ! (rires). Je n’ai pas forcément une phrase ou une citation qui me revient en permanence comme un fil rouge. J’ai simplement des bouts de vers qui resurgissent par moments. Chez Baudelaire, par exemple, il y a ces mots magnifiques :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle 

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits

Quand tu entends les premiers mots de la Déclaration des Droits de l’Homme… La devise de la France… Les paroles de la Marseillaise ou encore celles du Chant des partisans… Tu te dis que ce sont des mots forts de sens ou bien que l’essentiel est ailleurs ?

J’ai assez vite compris que ces paroles n’étaient pas faites pour nous. J’avais l’impression qu’elles étaient valables si on est Blanc, mais pas si on est Noir ou Arabe. En entendant “Les Hommes naissent libres et égaux en droits”, je me suis dis : c’est pas vrai, mon père n’est pas l’égal des autres… vu comment il était traité. Et puis mon oncle non plus. Et mes tantes non plus. Et mes potes dans la rue non plus. Ces paroles sous-entendent que nous sommes égaux, quelle que soit la couleur de peau, quelle que soit la religion, quelle que soit  l’origine sociale… Mais c’est pas vrai ! Quand j’ai compris le sens de ces mots, je me suis dit que les Blancs avaient écrit une Déclaration universelle des droits de l’Homme, mais pour une universalité blanche. J’ai signé une tribune dans Libération pour répondre aux propos du journaliste Pascal Praud. Oui, on vous emmerde avec le racisme ! Ca fait 40 ans qu’on vous saoule en disant qu’une grande partie de la France est raciste et vous croyez qu’on va s’arrêter là ? Il y a encore des gens qu’on ne laisse pas entrer en boîte de nuit, ou qu’on n’emploie pas, ou qui n’ont pas droit à un appartement… parce qu’ils sont Noirs ou Arabes. Quand on dit ça, on sent une sorte d’agacement de la société française qui se dit “vous nous faites chier avec vos accusations de racisme”. A tel point qu’on n’ose même plus se plaindre quand on est victime de discrimination, de peur de passer pour le relou de service et de s’entendre dire : Allez, encore un Noir, encore un Arabe qui se la ramène avec le racisme.

 

Le poète et musicien Souleymane Diamanka a dit “Si quelqu’un te parle avec des flammes réponds lui avec de l’eau”… C’est quand la dernière fois que t’as eu envie de cracher un poème à la gueule de quelqu’un ?

En général, quand on m’envoie des horreurs, j’ai plutôt envie de balancer des coups de poings ! (rires) Je ne le fais pas, mais souvent c’est le seul argument qui vaille face à des gens trop cons. D’ailleurs, avec certaines personnes, j’ai décidé de ne plus essayer de débattre ou de parler. Ma première envie est souvent d’envoyer un bon mawashi-geri mais de ne pas le faire au final !(rires). Je me retiens. Je ne fais que ça, me retenir. Je ne suis pas peace and love, je contiens et je maîtrise la violence que je peux avoir en moi. Du coup je mets des mawashi-geri avec mes vers, avec mes alexandrins… C’est d’ailleurs ça, mon écriture. J’ai une écriture karateka !

On dit qu’un bon poète est un poète mort : t’aimerais qu’on écrive quoi sur ta tombe ?

J’aimerais qu’il y ait de l’humour, de toute façon. Quelque chose du genre :

On ne s’est pas fait chier avec lui.

Avec mes enfants ou mes proches, j’ai toujours le souci qu’on ne s’emmerde pas dans la vie. Alors j’essaie sans cesse de trouver des bons mots, des idées farfelues… pourvu qu’on se distraie !

 

On dit qu’un bon poète est un poète mort : qui t’aimerais voir mourir demain ?

(Rires) Dis donc, c’est l’interview la plus hardcore que j’aie faite ces dernières années ! Non, il y a beaucoup d’auteurs que j’aime, mais je n’oserai jamais souhaiter la mort de quelqu’un, c’est impossible.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves moche mais que tu aimes utiliser ?

Non, j’évite d’utiliser des mots moches. J’essaie de choisir soigneusement mes mots. En poésie comme en musique, il y a certains mots qui ne sonnent pas bien, qui ne s’accordent pas. Là comme ça, je n’en ai pas qui me viennent en tête.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves joli mais que tu détestes utiliser ?

Oui : AMOUR. Ce mot a tellement été galvaudé par un tas de chansons mièvres qu’il a perdu de sa substance. Et puis je suis d’une culture maghrébine assez pudique. Par l’éducation que j’ai reçue, je ne faisais pas étalage de mes sentiments. D’ailleurs, il fut une période dans ma vie où on me surnommait “le catholique” en raison de mon caractère un peu austère, un peu monacal. Je pense que j’ai gardé cette pudeur.

 

On dit que les poètes ne savent pas se vendre : si tu devais donner envie de lire ton livre “Ma part de Gaulois” en deux ou trois phrases… ça donnerait quoi ?

En deux ou trois phrases, c’est très difficile. Je dirais que j’ai eu envie de raconter aux Français une histoire de Français. Voilà. Simplement ça. Ca fait une punchline un peu publicitaire qui laisse place au mystère.(rires)

On se demandera encore longtemps d’où nous venons et qui sont nos ancêtres… Toutes les vérités ne sont  peut-être pas bonnes à dire, mais est-ce que toutes les histoires sont bonnes à raconter ?

Je ne sais pas si toutes les histoires sont bonnes à raconter, je pense surtout qu’il faut savoir les raconter. C’est ça l’important. Et je pense que ça demande du talent, je le crains. Il faut du talent pour faire qu’une histoire a priori très personnelle parvienne à trouver une résonance auprès d’un tas de gens différents.

 

Pour toi, être Gaulois c’est… se sentir des jours Astérix, des jours Assurancetourix ? avoir sa part du gâteau ? chanter Brassens ou Reggiani ? être né quelque part ?

Je me suis senti “Gaulois” quand j’ai accepté ma part de Berbère. Longtemps j’ai été persuadé que pour bien s’intégrer dans la société il fallait que je sois pleinement Français. Et c’est un peu pour ça que beaucoup d’enfants d’immigrés comme moi deviennent des champions du monde d’orthographe, de grammaire et de syntaxe. Parce qu’on découvre que la langue française est un outil d’intégration incontournable.On se dit au fond “il faut qu’on soit aussi bons qu’eux”. Comme si les Français blancs étaient les exemples à suivre et nous… tout juste bons à courir derrière pour essayer de les rattraper. Donc, il fallait que je maîtrise le français. Mais étrangement, les Français eux ne se demandaient pas s’il fallait qu’ils apprennent l’Arabe, par exemple. Il fallait que je fasse tout pour paraître Français. Mais c’était perdu d’avance. L’autre jour à la gare de Marseille, un homme me demande une cigarette et m’interpelle : “Libanais ?!”. Je lui réponds non. Il poursuit : “Mexicain ?!” (rires). Il aurait pu parier que j’étais de toutes les nationalités du monde… sauf Français. Malgré tout ce qu’on peut faire, j’ai compris qu’on ne peut pas effacer ce que nous sommes ni d’où nous venons. Il faut accepter ses origines et même les aimer, c’est comme ça qu’on arrive à se sentir à l’aise avec ses autres cultures. Moi je me sens Français d’abord parce que je suis fier de mes origines kabyles et berbères. J’aime ces cultures et ce qu’elles ont fait de moi.

 

Faisons la part des choses : hormis ta part de Gaulois, dis-nous de quoi tu te composes :

  • quelle est ta part du pauvre ?

C’est d’essayer de faire en sorte, à mon échelle, que les richesses soient un peu mieux réparties. J’ai longtemps cru à la gauche, j’ai été de plusieurs combats. J’ai fini par me rendre compte que la gauche ne valait pas beaucoup mieux que la droite sur les questions de lien social et de solidarité. Maintenant j’ai tendance à croire qu’il y a des alternatives possibles auxquelles chacun peut contribuer.

  • quelle est ta part du capital/marché ?

Je suis en plein dedans ! Et depuis longtemps (rires). Très rapidement, avec Zebda, nous avons signé chez Universal, une major de l’industrie de la musique. On était pieds et poings liés avec le grand capital. On écrivait et on chantait des chansons contestataires, pourtant on vendait beaucoup de disques et on faisait des tournées qui nous rapportaient beaucoup d’argent. Il y a plein de choses que je fais qui nourrissent ce modèle capitaliste, bien sûr. J’en tire un profit aussi. Après, j’essaie d’aller vers des choix qui me correspondent et que je peux assumer.

  • quelle est ta part de responsabilité ?

C’est notamment d’expliquer à mes enfants qu’ils ont le malheur d’être privilégiés. Et qu’ils doivent avoir conscience de ça. Ils n’ont quasiment manqué de rien parce que j’ai toujours essayé de leur faire plaisir. Mais parfois je leur rappelle que c’est important de connaître la valeur des choses, et notamment celle du travail.

 

Dans quel état d’esprit es-tu aujourd’hui, Magyd ? Plutôt fluide, vide, rapide, solide, rigide, candide, splendide, placide ou translucide ?

Peut-être solide parce que le temps a passé, que j’ai vécu un parcours, j’ai construit des choses. Et assez lucide (à défaut de translucide) sur ce que je suis et sur le monde qui m’entoure. Tu sais, quand on est plus jeune, on a souvent une colère en soi et on pense parfois qu’on peut chambouler les choses et les faire changer du tout au tout. Et comme rien ne change, ça rajoute à la colère et on peut être gagné par la frustration ou par l’aigreur. Aujourd’hui j’essaie de voir les choses plus simplement. Je n’ai plus forcément envie de changer le monde mais je m’évertue à rendre mon quotidien agréable : la vie que je mène avec mes proches, mes enfants, mes amis. Je pense que les combats du quotidien sont importants parce qu’ils font du bien. Ca ne bouleverse pas la marche du monde, et alors ? Je pense qu’il faut être bienveillant et humble à ce sujet. Essayer de vivre en paix avec soi-même et les autres, c’est déjà pas mal. Et surtout garder de l’humour. Précieusement.


Propos recueillis par Juliette Allauzen et Catel Tomo / Photos : Terence Leroy-Beaulieu.

Solange te parle

Solange te parle

Fille seule cherche moyen de le rester” : la punchline du film Solange et les vivants qui sort le 9 mars au cinéma est aussi la meilleure définition de son auteure, Ina Mihalache. J’ai rencontré la poétubeuse la plus enchantante du web et lui ai posé quelques questions existentielles.

Tu te sens Solange comme ange, étrange, échange, challenge, mélange, démange, louange, arrange, dérange ou alors Ina comme nana, ananas, piranha, hosanna, marijuana, sauna, ENA, pâté chinois ?

J’ai mangé de l’ananas ce matin. C’est vrai que la consonance reflète bien la différence entre mes deux faces. Solange, c’est ma face solaire et Ina c’est ma face un peu plus sombre. Et le plus souvent, au quotidien, je suis assez sombre. Je canalise Solange dans des moments très choisis, mais je me reconnais assez dans cette énumération désordonnée, disparate (un peu comme ma chevelure).

Tu te sens l’âge d’une enfant, d’une adolescente ou d’une femme ?

Enfant, j’avais l’impression d’être très vieille. Et maintenant je me sens dans une certaine inadaptation qui me ramène à l’enfance.

Es-tu née au Xxème, au XXI siècle ou pas à la bonne époque ?

J’aurais bien aimé vivre les années 60-70. Mais j’ai vraiment trouvé mon médium avec internet, même si c’est un endroit un peu toxique. Disons que je suis née au 20ème siècle, mais je me sens assez insatisfaite de cette époque.

Peux-tu vivre sans la poésie ? Oui, non ou c’est compliqué ?

C’est compliqué. J’aime l’idée qu’on puisse être poète malgré soi. J’aime la poésie par inadvertance, la poésie qui nous échappe. On peut vite s’enfermer dans de la pseudo poésie à vouloir trop se concentrer sur la poésie en tant que telle. Mais la vie sans la poésie, c’est un peu la mort. Du moins, c’est une certaine conformité.

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Comment as-tu rencontré la poésie ?

Je pense que ça fait partie d’internet. J’ai souvent parlé de la séduction par le chat. J’ai eu internet à 14 ans et j’ai très vite été obsédée par les chats. A l’époque j’habitais au Québec et je chattais avec des Français parce que c’était mon fantasme. Recevoir, échanger quelques mots avec des correspondants qui me fascinaient et m’impressionnaient par leur talent d’écriture… ça a été une grande inspiration et ça a influencé ma façon d’écrire, de parler et de penser. En quelque sorte, j’ai découvert la poésie à travers cette succession de mots sur les chats.

Tu te définis comme “poétubeuse”. Dis-moi, ce serait quoi une poétubeuse du point de vue de la Québécoise ?

Alors..si je devais définir la “poétubésie” pour une Québécoise, je pense que ce serait des éructations post-beuverie.

Du point de vue d’une parisienne ?

Bizarrement je mets tout de suite un filtre dépressif… je dirais : soliloquie en appartement, avec parquet.

Du point de vue de la bobo ?

Bah, déjà je pense que le néologisme “poétubésie” est bobo en soi.

Du point de vue de la comédienne ?

Je pense que ce serait de l’exhibitionnisme narcissique.

Du point de vue de la poétesse ?

Je pense que ce serait une geekerie.

C’est moderne d’être une poétubeuse ?

Je dirais que c’est rétro-futuriste.

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Dans laquelle de tes vidéos aimerais-tu vivre ?

J’ai couché avec Paris.

Quand on est poétubeuse, on est comprise ou incomprise ?

Y a des malentendus.

Tu préfères avoir une place à l’Académie Française, à la Comédie Française ou 60 000 fans sur Facebook ?

Facebook me convient bien. Je vais les avoir les 60 000 fans de toute façon.

Il paraît que les poètes savent bien écrire alors peux-tu me dire poétiquement : “Votre attention s’il vous plaît : des pickpockets sont susceptibles d’agir dans le wagon… pour votre sécurité veillez à vos affaires personnelles” ?

Je dirais : “prenez garde aux mains baladeuses, étreignez vos effets personnels”. Tiens, ça me rappelle que j’aurais adoré faire des bandes son pour des ascenseurs ou des choses comme çà. Je crois que Rodolphe Burger avait fait ça pour le tramway.

Il paraît que les poètes, ça ne dit pas de gros mots… alors je vais te dire des gros mots, et tu vas les redire poétiquement : “gros nul, vas !” ?

“Gros” et “vas”, c’est assez soutenu, je trouve. Si tu savais ce que je lis parfois dans les commentaires de mes vidéos…

Et “ça me casse les couilles” ?
Je dirais plutôt “ça me casse les pieds”, “ça me prend le chou”.

Est-ce que l’on peut être poétubeuse et être dans la routine ?

Parfois ça aiderait de l’être davantage. Mais on se lasse de tout et je pense qu’on n’a jamais fini de chercher la bonne façon de faire.

Faut-il être intelligent pour comprendre ton film Solange et les vivants ?

Moins que pour mes vidéos, je crois. Je pense qu’un gros nul peut tout à fait venir voir mon film.

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La punchline de ton film, c’est “Fille seule cherche moyen de le rester”. Comment ressens-tu ce contraste entre ta notoriété grandissante et ton besoin de cultiver ta solitude, par rapport à beaucoup de personnes lambda qui cherchent à tout prix à sortir de leur solitude via les réseaux sociaux et la course aux nombre de “j’aime” ?

J’évoque un peu ce sujet dans le premier chapitre de mon livre intitulé “narcissisme 2.0”. Je pense être assez lucide sur ça. Je cherche à exister. J’aime qu’on me regarde, ça donne du sens à ma vie qu’on me “like”. Je ne me sens pas à part de ce phénomène. D’ailleurs je me trouve pathétique parfois. Après, j’ai remarqué que beaucoup de stars révélées sur Youtube ont été dans leur jeunesse des têtes de turcs, des rejetés, des souffre-douleur. Et Youtube permet à ces personnes de s’exprimer dans leur solitude, avec cette possibilité de publier de là où on est. Je pense que c’est mon cas. Tout d’un coup, on a cette forme de pouvoir inédite. Pour autant – et c’est peut-être en ça que je me sens à part – je ne me cherche pas une bande de potes, ça va. Je n’ai pas cette envie. Parfois c’est compliqué parce que Solange est un personnage qui est dans l’ouverture, la générosité, l’amour, la disponibilité. De ce fait, beaucoup de gens m’écrivent pour me dire “oh j’aimerais tellement prendre un café avec toi, on aurait tellement de choses à se dire, on se ressemble tellement, on va se comprendre”… J’ai beaucoup de demandes de ce type. Mais je suis un peu misanthrope. J’aime vraiment ma solitude, je ne cherche pas à en sortir. Certains pensent que j’expose ma solitude dans le but secret d’en sortir, un peu comme un appel de détresse du genre “coucou, je suis là, regardez-moi”. Non, ça va très bien, je ne suis pas en quête de rapport. Ce que je fais se déploie pleinement dans la virtualité. Pour moi, la réalité n’est pas une suite, c’est même une déception. Je pense que si les gens me rencontraient, ce ne serait pas très intéressant. J’ai peut-être deux ou trois personnes dans ma vie et ça me suffit pleinement. Ensuite, j’ai des relations de travail et pour le reste je n’ai pas beaucoup de temps ni de place.

Faut-il être initié pour comprendre ton livre ?

Non, on peut être handicapé de la technologie, ne pas avoir vu mes vidéos et me découvrir avec ce livre. Le plus souvent, je n’écris pas les textes de mes vidéos. C’est souvent l’allumage de la caméra qui provoque l’envie de dire chez moi. Le discours jaillit à l’oral. Mais pour ce livre j’ai dû assembler des bouts de mon travail, mais aussi des tweets, des bouts de ce que je partage sur internet.

Comment s’est opéré ce passage de la vidéo sur internet à l’édition ?

Il y a eu une vague de Youtubeurs qui ont publié des bouquins… c’était une manne pour les éditeurs. Plusieurs maisons d’édition m’ont contactée et c’est Payot qui m’a séduite. Je me suis laissée convaincre que ce que je disais à travers mes vidéos pouvait aussi avoir une existence papier à part entière.

Tu n’écris donc jamais ?

Pour me mettre en action, j’ai besoin de contraintes concrètes. Par exemple, le fait d’allumer la caméra et de savoir que la carte mémoire a une capacité limitée, ça me fixe une contrainte et ça me pousse à faire quelque chose, à créer. Me mettre devant une feuille blanche et essayer d’écrire, je trouve ça trop abstrait. Je dirais même que ça épuise ma créativité.

Il y a beaucoup de fantasme et de spéculation sur ta façon d’être, ton mode de vie, ton côté désenchantée voire dépressive. A quel moment en particulier tu te sens bien ?

C’est vrai que si je devais définir à quelle distance je me situe entre le bien-être et le mal-être, je me sens plus proche du mal-être. Je sais que certaines personnes pensent que je ne vais pas bien et je pense que j’ai voulu l’assumer depuis le départ. On a le droit de ne pas aller bien. Je crois que c’est ma manière de me rebeller contre le principe de “il faut que ça aille”. Sinon, j’aime bien aller au restaurant. Accompagnée. Là, je me sens bien, c’est un plaisir. Manger, ça me fait du bien. Rester au lit, parfois, regarder une série. Dormir. J’aime bien dormir.

Si tu devais envoyer un sms à quelqu’un pour lui dire je t’aime ?

Je signe à la fin : “tendre toi”.

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Le film « Solange et les vivants » sort le 9 mars 2016 au cinéma, tu peux en savoir plus ici.

Tu peux aussi acheter son livre et suivre son actu sur son site internet.

Joséphine Bacon

Joséphine Bacon

En septembre 2015, Joséphine Bacon était à Paris, à l’occasion des 20 ans de la Librairie du Québec. L’occasion de passer avec elle un moment privilégié et d’écouter ses réponses poétiques à mes questions existentielles.

 

On dit que les poètes sont comme les enfants : des rêveurs. Alors, dites-moi : comment atteindre les étoiles ?

Ça dépend de l’espace où l’on se trouve. Etre entouré d’étoiles, c’est comme vivre avec elles. Atteindre les étoiles, c’est regarder là-haut et avoir le sentiment de toucher le ciel. Moi je vois les étoiles surtout quand je suis loin des villes. Là d’où je viens, il y a une étoile qu’on appelle l’étoile du Caribou. C’est celle qui guide les chasseurs lorsque ils rentrent à leur campement.

 

Vous vous sentez mieux en compagnie des guerriers ou des louves ?

Je me sens plus proches des louves. C’est ma culture. Autrefois, lorsque les Innus étaient principalement des chasseurs et des cueilleurs, il arrivait parfois que des loups s’approchent très près des campements. Mais comme les Innus et les loups se comprenaient, les habitants avaient l’habitude de leur laisser un bout de viande en période d’abondance. C’était un temps où l’on se sentait plus en paix avec le monde animal. Par exemple, chez un ours, on pouvait voir notre grand-père. On avait le sentiment qu’on pouvait parler à l’animal et qu’il pouvait nous comprendre.

 

Etre poète, est-ce que c’est moderne ?

Je n’y ai jamais pensé. Ça ne fait pas si longtemps que ça que j’écris.

 

Les ani-mots ont-ils une sensibilité ?

Oui, beaucoup. Quand tu t’adresses à eux, ils te nourrissent.

Ils peuvent être agressifs si tu leur manques de respect. Si tu es empli de douceur et de tendresse, ils seront bons. Si tu es fâchés avec toi-même, en colère, ils seront mauvais.

 

Ça veut dire qu’il faut être bien avec soi-même pour savoir apprivoiser les mots ?

Pas forcément. Je pense que c’est ton âme qui te dicte les mots que tu écris. Il faut écrire avec ce que ressent ton cœur et écouter ce que les mots t’inspirent.

 

Y a-t-il un mot dans lequel vous aimeriez vivre ?

Oui, dans le mot « rêve ».

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Qui manie le mieux la parole ? L’homme poétique ou l’homme politique ?

L’homme politique a cette façon de parler…il n’est pas vraiment clair. Alors qu’un poète vient te chercher, il te parle, il a envie de partager. Un homme politique peut te parler, mais tu te dis que ce n’est pas vraiment à toi qu’il s’adresse.

 

Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?

C’était à propos d’un tambour. Chez moi, on dit que pour savoir jouer du tambour, il faut l’avoir rêvé trois fois. La première fois, c’est quand j’étais enceinte de mon fils. La troisième fois, c’était 30 ans plus tard. Quand on joue du tambour, il faut écouter son cœur, il faut se caler sur le rythme du cœur et ne jamais aller plus vite que lui. Le tambour est comme un cœur qui bat. Il faut qu’il batte assez pour nous donner vie. Mais s’il bat trop vite, ce n’est pas très bon.

 

De quelle mauvaise habitude avez-vous du mal à vous passer ?

Partir au mauvais moment.

 

Si un esprit ancien était en vous là, que dirait-il ?

Je pense qu’il dirait « je suis fier ». Tu sais, dans ma culture, la transmission orale est très importante. Alors moi qui écris et qui partage ma parole, c’est un peu la voix des anciens que je porte avec moi. C’est un peu de cette voix que j’emporte avec moi quand je voyage, quand j’écris, quand je fais des rencontres, ici et ailleurs. Je suis tout ce qu’ils m’ont donné. Mes mots sont nomades.

 

Pourriez-vous me dicter un texto à envoyer à mon amoureux ?

« être là, avec toi, un court instant, un long moment, est une richesse »

 

Le réchauffement climatique est de plus en plus préoccupant. Ce sujet vous inspire ?

Tout ce qui touche à la terre et à la nature me touche. Un  vieil Indien disait : « on aura jamais le dernier mot sur la terre ».

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Merci à Agnès Perrais, Marion Féneux, Marie-Noëlle Blais et la Librairie du Québec.

Notre coup de cœur, « Un thé dans la toundra », est disponible ici.