Audrey Vernon

par | 7 Fév 2018 | Rappelle-Moi Poésie | 0 commentaires

Audrey Vernon est auteure et comédienne. A travers ses spectacles, elle pose un regard sincère et critique sur les dérives de notre époque. La parole est pour elle un outil privilégié pour sensibiliser les autres aux sujets qui lui tiennent à cœur. Nous l’avons rencontrée avant son départ en tournée.

 

Audrey, tu te sens plutôt rimer avec : junon, canon, renom, Agamemnon ou non ?

Je dirais plutôt non parce que je dis souvent non, c’est ce qui me vient en tête spontanément. Je crois que j’ai un goût prononcé pour l’opposition et la contradiction. Agamemmnon et Junon me parlent parce que ce sont des noms que l’on retrouve dans des œuvres classiques que j’ai étudiées quand j’étais en école de théâtre. Sinon “canon” aussi car mon prochain spectacle s’appellera “Chair à canon”.

 

Tu as un regard saisissant et une présence scénique incroyable. C’est plutôt rare chez les nouvelles générations d’humoristes qui délaissent souvent la mise en scène pour faire uniquement des vannes. Quelle importance tu accordes à ce travail théâtral ?

Je me considère d’abord comme comédienne, pas comme humoriste. J’ai une formation théâtrale et mon grand amour c’est le théâtre avant tout. J’ai choisi le biais de l’humour de façon stratégique et politique parce que ça me permettait d’être plus facilement comprise par le grand public, notamment par les milieux populaires. Je voyais que la forme du one-man-show était plus accessible pour les personnes qui ne vont quasiment jamais au théâtre. Aujourd’hui, je travaille mes spectacles comme je travaillais mes textes à l’époque où j’étais en école de théâtre et que je jouais du Racine. Avec la même rigueur.

 

Dans ton spectacle “Comment épouser un milliardaire”, tu donnes des fausses recettes pour rencontrer des gens richissimes. As-tu un conseil pour rencontrer une personne qui n’a pas de prix ?

Il suffirait peut-être d’enlever le prix qu’on met sur les gens en fonction de leur origine ou de leur condition sociale. Dernièrement, j’ai été saisie par le magnifique ouvrage de Léonora Miano, “Marianne et le garçon noir”. Cela raconte ce que c’est d’être un jeune homme noir dans la France d’aujourd’hui et tous les clichés que l’on peut nous renvoyer. Rencontrer une personne qui n’a pas de prix, ça suppose d’abord cette étape-là : apprendre à nous débarrasser de nos préjugés, nos peurs, et tous les réflexes que l’on a acquis par des années d’école et de société.

A choisir, tu te sens plus attirée par les paradis artificiels de Rimbaud ou par les paradis fiscaux ?

Je travaille sur les paradis fiscaux mais je suis attirée par les paradis artificiels du poète !

 

La liste de Forbes ou la liste de Proust ?

Alors, j’exploite la liste de Forbes dans un de mes spectacles, et la liste de Proust apparaît aussi dans un de mes solos. Avant de s’appeler “la liste de Proust”, ça s’appelait “les confessions”. J’ai découvert, en écrivant mon spectacle “Marx et Jenny”, que les enfants de Karl Marx adoraient ce jeu. Helene Demuth, la bonne de famille, y avait joué aussi… et ses réponses aux “confessions” de Proust sont l’un des seuls témoignages qu’il reste d’elle.

 

Qu’est-ce qui est le plus incompréhensible ? Arthur Rimbaud ou les pages roses du Figaro ?

Je trouve des choses complexes chez Rimbaud mais j’ai appris à comprendre les pages roses du Figaro, ce n’est pas si compliqué que ça. Dans ces pages on trouve parfois des données étonnantes voire poétiques. On apprend, par exemple, que 95% des gens n’ont jamais pris l’avion…. Finalement, je trouve que ces pages racontent le monde mieux que beaucoup d’autres publications.

 

BFM  comme Business FM ou comme Brasserie des Franches Montagnes (Suisse) ?

Même si j’ai beaucoup écouté BFM, j’aime beaucoup plus la Suisse ! J’y ai souvent séjourné pour mes spectacles. Et j’aime leur système de votation, c’est un dispositif que je trouve plus simple, plus compréhensible et plus démocratique que notre système français.

Sur scène, à la radio ou lors de tes interventions médiatiques, tu défends des convictions fortes. Tu arrives à les appliquer dans ta vie ou bien tu as dû faire des compromis ?

Je pense que j’étais beaucoup moins radicale dans mes choix il y a quelques années. Aujourd’hui je boycotte certaines marques comme Zara parce que les conditions de travail dans leurs usines me répugnent. Il y a aussi Uniqlo qui utilise certains produits toxiques qui provoquent des leucémies chez les ouvriers. Au fil du temps je me suis renseignée et aujourd’hui il y a des choses que je ne supporte plus. Faire des choix est devenu très compliqué pour moi : plus je découvre des choses terribles, plus mes modes de consommation se réduisent. J’essaie de bannir le plastique, je n’achète plus de bouteilles d’eau… et quand on m’en offre dans un hôtel, je ne l’ouvre surtout pas !

 

Dans les théâtres où tu joues, tu demandes à ne pas avoir de bouteille en plastique dans les loges…

Oui, je l’exige et je m’y tiens. A la place, je préfère avoir ma propre gourde ou alors je me sers de gobelets en papier. Ca me permet d’ailleurs de me rendre compte de l’évolution des mentalités. Aujourd’hui, on peut te regarder bizarrement si tu demandes un verre d’eau… comme si c’était un acte subversif ! Si en plus tu expliques que c’est pour éviter de consommer des bouteilles d’eau en plastique et que c’est mieux pour la planète, tu peux passer pour une personne chiante et dérangée ! (rires). Pareil avec les téléphones : je n’ai pas de smartphone et quand je demande mon chemin à des gens dans la rue, certaines personnes le prennent comme une agression. Elles me regardent comme pour me dire : “pourquoi tu ne consultes pas ta route sur ton téléphone ?!”.

 

Il y a beaucoup de gens qui nous parlent mais qu’on n’a pas toujours envie d’écouter. Toi qui prends la parole sur scène et à la radio, qu’est-ce que ça te fait de réaliser que les gens t’écoutent ?

Je trouve que c’est un grand privilège d’avoir quelques minutes de parole publique. C’est pour ça que j’essaie d’en faire quelque chose d’utile en disant des choses qui me tiennent à cœur ou qui tiennent à cœur à d’autres. J’ai encore beaucoup de mal à faire ma promo en parlant uniquement de moi. C’est désespérant pour mon attachée de presse, mais je m’entraîne ! (rires)

 

Y a-t-il une phrase que tu as lue ou qu’on t’as adressée et que tu te répètes régulièrement comme un mantra ?

Une fois, je suis allée faire la promo de la sortie de mon livre “comment épouser un milliardaire” dans une émission à la télé et l’attachée presse m’avait conseillé d’être “drôle, sexy et sympa”. Je n’arrêtais de me répéter cette phrase intérieurement : “sois drôle, sexy, sympa”. Résultat : à peine 3 minutes après le début de l’émission, je me suis lancée dans une logorrhée furieuse contre les milliardaires. Je n’étais ni drôle, ni sexy, et pas du tout sympa. Là je me suis dit : “et mince, encore raté !” (rires)

Selon toi, à quelle période de la vie nous raconte-t-on le plus d’histoires : quand on est enfant ou quand on est adulte ?

Quand on est adulte, on nous en raconte de belles, quand même ! On nous fait croire, par exemple, que l’ordre du monde est immuable, que les choses fonctionnent de telle manière et pas autrement. Alors que nous pouvons changer certaines choses et influer sur la marche du monde. Cet état de la société ne me va pas du tout : je trouve par exemple assez déprimant qu’un enfant qui naît aujourd’hui vive sous la même constitution que ses arrières grands-parents !

 

Quel livre offrirais-tu à quelqu’un qui pense sincèrement que tout va bien dans notre société ?

“Comment les riches détruisent la planète” de Hervé Kempf, ou “Ecologie en résistance”, un recueil de plusieurs auteurs qui expliquent comment notre planète est en péril.

 

Quel livre offrirais-tu à quelqu’un qui pense que tout va mal

“Tout est prêt pour que tout empire”, d’Hervé Kempf, encore cet auteur.

 

Grâce à ton rôle de speakerine sur Canal Plus, tu as amené Victor Hugo à l’antenne ! Est-ce que tu te souviens de ta première rencontre avec la poésie ?

Grâce à ma mère j’ai beaucoup appris de poésies quand j’étais petite : Victor Hugo, Jacques Prévert, Jean de la Fontaine. J’adorais réciter leurs textes. Aujourd’hui encore, quand je n’arrive pas à m’endormir, je récite de la poésie !

 

Si tu devais définir la poésie en une seule citation… Un bout de texte ou de chanson qui te vient là, comme ça…

J’aime beaucoup Paul Claudel… Mais là ce qui me vient c’est une phrase d’Alfred de Musset qui dit :

“Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là quand j’avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe.”

 

Si tu avais le pouvoir de ressusciter une personne pour discuter avec elle autour d’un verre, tu choisirais qui ? 

Je ressusciterais Karl Marx, Jenny Marx, Friedrich Engels et Helene Demuth, les protagonistes de mon spectacle “Marx et Jenny”. Je passerais toute une soirée avec eux dans la petite maison qu’ils occupaient au centre de Londres, dans le quartier de Soho. Ca ressemble à une chambre de bonne, c’est minuscule, mais quel endroit incroyable… c’est là que Marx a écrit les premiers chapitres du “Capital”. On parlerait d’économie, du capitalisme naissant… et je pense qu’il serait halluciné de voir que tout ce qu’il avait imaginé à propos du capitalisme est toujours d’actualité.

 

Qu’est-ce qui te ferait perdre tes moyens : dire une bêtise dans un débat politique à la télévision ou prendre un bide monumental devant une salle pleine ?

Faire un bide dans un débat politique peut-être, mais faire un bide sur scène c’est le cauchemar!  (rires) Je ne suis pas du tout le genre de comédiennes que j’aurais aimé être : “drôle, sexy, sympa”, égérie d’une marque, jouer des films, qui ne parle jamais de politique ou d’économie… mais je n’y arrive pas. Je suis trop révoltée pour rester lisse et ne rien dire. Il suffit que j’aille dans la rue et que je vois quelqu’un mourir de faim ou ne pas avoir de toit…et je me dis qu’il faut que j’en parle d’une manière ou d’une autre pour que ça change.

 

C’est drôle de ne pas être drôle ?

Oui, il m’arrive parfois d’être drôle sans le vouloir et d’être triste en croyant être drôle… Dans une certaine mesure, les événements dramatiques qui nous touchent sont drôles. Ils nous rappellent à une certaine absurdité cruelle de la vie.

Que dirais-tu à tous ceux qui veulent acheter ton livre?

On peut se le procurer sur le site de Fayard ou dans une librairie. Grâce à ma maison d’édition j’ai réussi que “Comment épouser un milliardaire” ne soit ni sur Amazon, ni sur Ibooks (je ne voulais pas donner 50% des ventes à Apple ou à Amazon !)

 


Propos recueillis par Juliette Allauzen et Catel Tomo / Photos de Jérôme Mulot.