Solange te parle

Solange te parle

Fille seule cherche moyen de le rester” : la punchline du film Solange et les vivants qui sort le 9 mars au cinéma est aussi la meilleure définition de son auteure, Ina Mihalache. J’ai rencontré la poétubeuse la plus enchantante du web et lui ai posé quelques questions existentielles.

Tu te sens Solange comme ange, étrange, échange, challenge, mélange, démange, louange, arrange, dérange ou alors Ina comme nana, ananas, piranha, hosanna, marijuana, sauna, ENA, pâté chinois ?

J’ai mangé de l’ananas ce matin. C’est vrai que la consonance reflète bien la différence entre mes deux faces. Solange, c’est ma face solaire et Ina c’est ma face un peu plus sombre. Et le plus souvent, au quotidien, je suis assez sombre. Je canalise Solange dans des moments très choisis, mais je me reconnais assez dans cette énumération désordonnée, disparate (un peu comme ma chevelure).

Tu te sens l’âge d’une enfant, d’une adolescente ou d’une femme ?

Enfant, j’avais l’impression d’être très vieille. Et maintenant je me sens dans une certaine inadaptation qui me ramène à l’enfance.

Es-tu née au Xxème, au XXI siècle ou pas à la bonne époque ?

J’aurais bien aimé vivre les années 60-70. Mais j’ai vraiment trouvé mon médium avec internet, même si c’est un endroit un peu toxique. Disons que je suis née au 20ème siècle, mais je me sens assez insatisfaite de cette époque.

Peux-tu vivre sans la poésie ? Oui, non ou c’est compliqué ?

C’est compliqué. J’aime l’idée qu’on puisse être poète malgré soi. J’aime la poésie par inadvertance, la poésie qui nous échappe. On peut vite s’enfermer dans de la pseudo poésie à vouloir trop se concentrer sur la poésie en tant que telle. Mais la vie sans la poésie, c’est un peu la mort. Du moins, c’est une certaine conformité.

so15

Comment as-tu rencontré la poésie ?

Je pense que ça fait partie d’internet. J’ai souvent parlé de la séduction par le chat. J’ai eu internet à 14 ans et j’ai très vite été obsédée par les chats. A l’époque j’habitais au Québec et je chattais avec des Français parce que c’était mon fantasme. Recevoir, échanger quelques mots avec des correspondants qui me fascinaient et m’impressionnaient par leur talent d’écriture… ça a été une grande inspiration et ça a influencé ma façon d’écrire, de parler et de penser. En quelque sorte, j’ai découvert la poésie à travers cette succession de mots sur les chats.

Tu te définis comme “poétubeuse”. Dis-moi, ce serait quoi une poétubeuse du point de vue de la Québécoise ?

Alors..si je devais définir la “poétubésie” pour une Québécoise, je pense que ce serait des éructations post-beuverie.

Du point de vue d’une parisienne ?

Bizarrement je mets tout de suite un filtre dépressif… je dirais : soliloquie en appartement, avec parquet.

Du point de vue de la bobo ?

Bah, déjà je pense que le néologisme “poétubésie” est bobo en soi.

Du point de vue de la comédienne ?

Je pense que ce serait de l’exhibitionnisme narcissique.

Du point de vue de la poétesse ?

Je pense que ce serait une geekerie.

C’est moderne d’être une poétubeuse ?

Je dirais que c’est rétro-futuriste.

so9

Dans laquelle de tes vidéos aimerais-tu vivre ?

J’ai couché avec Paris.

Quand on est poétubeuse, on est comprise ou incomprise ?

Y a des malentendus.

Tu préfères avoir une place à l’Académie Française, à la Comédie Française ou 60 000 fans sur Facebook ?

Facebook me convient bien. Je vais les avoir les 60 000 fans de toute façon.

Il paraît que les poètes savent bien écrire alors peux-tu me dire poétiquement : “Votre attention s’il vous plaît : des pickpockets sont susceptibles d’agir dans le wagon… pour votre sécurité veillez à vos affaires personnelles” ?

Je dirais : “prenez garde aux mains baladeuses, étreignez vos effets personnels”. Tiens, ça me rappelle que j’aurais adoré faire des bandes son pour des ascenseurs ou des choses comme çà. Je crois que Rodolphe Burger avait fait ça pour le tramway.

Il paraît que les poètes, ça ne dit pas de gros mots… alors je vais te dire des gros mots, et tu vas les redire poétiquement : “gros nul, vas !” ?

“Gros” et “vas”, c’est assez soutenu, je trouve. Si tu savais ce que je lis parfois dans les commentaires de mes vidéos…

Et “ça me casse les couilles” ?
Je dirais plutôt “ça me casse les pieds”, “ça me prend le chou”.

Est-ce que l’on peut être poétubeuse et être dans la routine ?

Parfois ça aiderait de l’être davantage. Mais on se lasse de tout et je pense qu’on n’a jamais fini de chercher la bonne façon de faire.

Faut-il être intelligent pour comprendre ton film Solange et les vivants ?

Moins que pour mes vidéos, je crois. Je pense qu’un gros nul peut tout à fait venir voir mon film.

so14

La punchline de ton film, c’est “Fille seule cherche moyen de le rester”. Comment ressens-tu ce contraste entre ta notoriété grandissante et ton besoin de cultiver ta solitude, par rapport à beaucoup de personnes lambda qui cherchent à tout prix à sortir de leur solitude via les réseaux sociaux et la course aux nombre de “j’aime” ?

J’évoque un peu ce sujet dans le premier chapitre de mon livre intitulé “narcissisme 2.0”. Je pense être assez lucide sur ça. Je cherche à exister. J’aime qu’on me regarde, ça donne du sens à ma vie qu’on me “like”. Je ne me sens pas à part de ce phénomène. D’ailleurs je me trouve pathétique parfois. Après, j’ai remarqué que beaucoup de stars révélées sur Youtube ont été dans leur jeunesse des têtes de turcs, des rejetés, des souffre-douleur. Et Youtube permet à ces personnes de s’exprimer dans leur solitude, avec cette possibilité de publier de là où on est. Je pense que c’est mon cas. Tout d’un coup, on a cette forme de pouvoir inédite. Pour autant – et c’est peut-être en ça que je me sens à part – je ne me cherche pas une bande de potes, ça va. Je n’ai pas cette envie. Parfois c’est compliqué parce que Solange est un personnage qui est dans l’ouverture, la générosité, l’amour, la disponibilité. De ce fait, beaucoup de gens m’écrivent pour me dire “oh j’aimerais tellement prendre un café avec toi, on aurait tellement de choses à se dire, on se ressemble tellement, on va se comprendre”… J’ai beaucoup de demandes de ce type. Mais je suis un peu misanthrope. J’aime vraiment ma solitude, je ne cherche pas à en sortir. Certains pensent que j’expose ma solitude dans le but secret d’en sortir, un peu comme un appel de détresse du genre “coucou, je suis là, regardez-moi”. Non, ça va très bien, je ne suis pas en quête de rapport. Ce que je fais se déploie pleinement dans la virtualité. Pour moi, la réalité n’est pas une suite, c’est même une déception. Je pense que si les gens me rencontraient, ce ne serait pas très intéressant. J’ai peut-être deux ou trois personnes dans ma vie et ça me suffit pleinement. Ensuite, j’ai des relations de travail et pour le reste je n’ai pas beaucoup de temps ni de place.

Faut-il être initié pour comprendre ton livre ?

Non, on peut être handicapé de la technologie, ne pas avoir vu mes vidéos et me découvrir avec ce livre. Le plus souvent, je n’écris pas les textes de mes vidéos. C’est souvent l’allumage de la caméra qui provoque l’envie de dire chez moi. Le discours jaillit à l’oral. Mais pour ce livre j’ai dû assembler des bouts de mon travail, mais aussi des tweets, des bouts de ce que je partage sur internet.

Comment s’est opéré ce passage de la vidéo sur internet à l’édition ?

Il y a eu une vague de Youtubeurs qui ont publié des bouquins… c’était une manne pour les éditeurs. Plusieurs maisons d’édition m’ont contactée et c’est Payot qui m’a séduite. Je me suis laissée convaincre que ce que je disais à travers mes vidéos pouvait aussi avoir une existence papier à part entière.

Tu n’écris donc jamais ?

Pour me mettre en action, j’ai besoin de contraintes concrètes. Par exemple, le fait d’allumer la caméra et de savoir que la carte mémoire a une capacité limitée, ça me fixe une contrainte et ça me pousse à faire quelque chose, à créer. Me mettre devant une feuille blanche et essayer d’écrire, je trouve ça trop abstrait. Je dirais même que ça épuise ma créativité.

Il y a beaucoup de fantasme et de spéculation sur ta façon d’être, ton mode de vie, ton côté désenchantée voire dépressive. A quel moment en particulier tu te sens bien ?

C’est vrai que si je devais définir à quelle distance je me situe entre le bien-être et le mal-être, je me sens plus proche du mal-être. Je sais que certaines personnes pensent que je ne vais pas bien et je pense que j’ai voulu l’assumer depuis le départ. On a le droit de ne pas aller bien. Je crois que c’est ma manière de me rebeller contre le principe de “il faut que ça aille”. Sinon, j’aime bien aller au restaurant. Accompagnée. Là, je me sens bien, c’est un plaisir. Manger, ça me fait du bien. Rester au lit, parfois, regarder une série. Dormir. J’aime bien dormir.

Si tu devais envoyer un sms à quelqu’un pour lui dire je t’aime ?

Je signe à la fin : “tendre toi”.

so1

Le film « Solange et les vivants » sort le 9 mars 2016 au cinéma, tu peux en savoir plus ici.

Tu peux aussi acheter son livre et suivre son actu sur son site internet.

Joséphine Bacon

Joséphine Bacon

En septembre 2015, Joséphine Bacon était à Paris, à l’occasion des 20 ans de la Librairie du Québec. L’occasion de passer avec elle un moment privilégié et d’écouter ses réponses poétiques à mes questions existentielles.

 

On dit que les poètes sont comme les enfants : des rêveurs. Alors, dites-moi : comment atteindre les étoiles ?

Ça dépend de l’espace où l’on se trouve. Etre entouré d’étoiles, c’est comme vivre avec elles. Atteindre les étoiles, c’est regarder là-haut et avoir le sentiment de toucher le ciel. Moi je vois les étoiles surtout quand je suis loin des villes. Là d’où je viens, il y a une étoile qu’on appelle l’étoile du Caribou. C’est celle qui guide les chasseurs lorsque ils rentrent à leur campement.

 

Vous vous sentez mieux en compagnie des guerriers ou des louves ?

Je me sens plus proches des louves. C’est ma culture. Autrefois, lorsque les Innus étaient principalement des chasseurs et des cueilleurs, il arrivait parfois que des loups s’approchent très près des campements. Mais comme les Innus et les loups se comprenaient, les habitants avaient l’habitude de leur laisser un bout de viande en période d’abondance. C’était un temps où l’on se sentait plus en paix avec le monde animal. Par exemple, chez un ours, on pouvait voir notre grand-père. On avait le sentiment qu’on pouvait parler à l’animal et qu’il pouvait nous comprendre.

 

Etre poète, est-ce que c’est moderne ?

Je n’y ai jamais pensé. Ça ne fait pas si longtemps que ça que j’écris.

 

Les ani-mots ont-ils une sensibilité ?

Oui, beaucoup. Quand tu t’adresses à eux, ils te nourrissent.

Ils peuvent être agressifs si tu leur manques de respect. Si tu es empli de douceur et de tendresse, ils seront bons. Si tu es fâchés avec toi-même, en colère, ils seront mauvais.

 

Ça veut dire qu’il faut être bien avec soi-même pour savoir apprivoiser les mots ?

Pas forcément. Je pense que c’est ton âme qui te dicte les mots que tu écris. Il faut écrire avec ce que ressent ton cœur et écouter ce que les mots t’inspirent.

 

Y a-t-il un mot dans lequel vous aimeriez vivre ?

Oui, dans le mot « rêve ».

jo7 jo9

Qui manie le mieux la parole ? L’homme poétique ou l’homme politique ?

L’homme politique a cette façon de parler…il n’est pas vraiment clair. Alors qu’un poète vient te chercher, il te parle, il a envie de partager. Un homme politique peut te parler, mais tu te dis que ce n’est pas vraiment à toi qu’il s’adresse.

 

Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?

C’était à propos d’un tambour. Chez moi, on dit que pour savoir jouer du tambour, il faut l’avoir rêvé trois fois. La première fois, c’est quand j’étais enceinte de mon fils. La troisième fois, c’était 30 ans plus tard. Quand on joue du tambour, il faut écouter son cœur, il faut se caler sur le rythme du cœur et ne jamais aller plus vite que lui. Le tambour est comme un cœur qui bat. Il faut qu’il batte assez pour nous donner vie. Mais s’il bat trop vite, ce n’est pas très bon.

 

De quelle mauvaise habitude avez-vous du mal à vous passer ?

Partir au mauvais moment.

 

Si un esprit ancien était en vous là, que dirait-il ?

Je pense qu’il dirait « je suis fier ». Tu sais, dans ma culture, la transmission orale est très importante. Alors moi qui écris et qui partage ma parole, c’est un peu la voix des anciens que je porte avec moi. C’est un peu de cette voix que j’emporte avec moi quand je voyage, quand j’écris, quand je fais des rencontres, ici et ailleurs. Je suis tout ce qu’ils m’ont donné. Mes mots sont nomades.

 

Pourriez-vous me dicter un texto à envoyer à mon amoureux ?

« être là, avec toi, un court instant, un long moment, est une richesse »

 

Le réchauffement climatique est de plus en plus préoccupant. Ce sujet vous inspire ?

Tout ce qui touche à la terre et à la nature me touche. Un  vieil Indien disait : « on aura jamais le dernier mot sur la terre ».

jo1

 

Merci à Agnès Perrais, Marion Féneux, Marie-Noëlle Blais et la Librairie du Québec.

Notre coup de cœur, « Un thé dans la toundra », est disponible ici.