Nadège Prugnard

par | 5 Jan 2018 | Rappelle-Moi Poésie | 1 commentaire

Nadège Prugnard est auteure, comédienne et metteuse en scène. L’audace chevillée au corps et le verbe toujours haut, elle construit sur scène un travail où la parole s’impose comme un enjeu poétique et politique. Nous l’avons rencontrée à Paris où elle est venue jouer “Alcool”, sa dernière création, au théâtre de l’Echangeur.  L’occasion de présenter également son recueil M.A.M.A.E (Meurtre Artistique Munitions Action Explosion) paru aux éditions Al Dante. La rencontre a lieu au Café Lumière, dans le 20ème arrondissement. Autour d’un verre. Forcément.

Comment vas-tu ? Peux-tu répondre à cette question simple de façon compliquée ?

Je vais bien mais très mal, dans un état de choc jouissif, abîmée comme si j’avais pris une cuite à ne pas m’en remettre pendant deux cents jours. Et même temps je suis profondément infusée d’un discours politique que je ne veux plus entendre et que je conchie, pour tenter de trouver un sourire et de retrouver cet endroit de moi qui aime tellement rire au delà de tous les abîmes et de nos intimités cassées mais profondément solaires. Je suis un immense soleil. (rires)

 

Nadège, tu te sens plutôt Prugnard comme charognard, poignard, campagnard, grognard ou canard ?

“Poignard”, parce que “prugnard” en patois désigne le coup qu’on peut porter ou recevoir.

 

Tu te sens plutôt philosophie ou philologie ?

“Philosophie” parce que j’ai fait des études de philo et cette discipline m’a sauvé la vie. Quand j’étais adolescente, c’était très compliqué pour moi de trouver du sens à la vie. J’avais envie de mourir. J’ai rencontré la philosophie de manière un peu accidentelle avec Cioran et les éditions Al Dante. Ça m’a permis de prendre en compte mes propres interrogations dans toute leur complexité. J’ai pris conscience de l’infinité du questionnement humain. Ça m’a aidé à grandir, ça m’a aidé à guérir. Naturellement, je me sers de la philo pour écrire depuis toujours.

 

Tu joues Alcool, un spectacle qui parle de l’alcoolisme et que tu as écris, en partie, à partir de rencontres et de témoignages que tu as pu collecter. Pour toi, une personne alcoolique et une personne qui ne boit pas ont-elles le même rapport au monde ?

Oui, bien sûr ! Ce sont les mêmes soucis, les mêmes préoccupations, les mêmes interrogations. La différence que je vois, c’est qu’une personne qui boit tente d’une manière ou d’une autre de s’extraire de la réalité, de se transporter ailleurs. Une personne qui ne boit pas peut tenter aussi de s’évader par d’autres activités, par d’autres moyens… ou alors elle accepte de porter sur elle ses frustrations, ses refoulements, ses idées noires. Personne n’a raison. Chacun fait ce qu’il peut avec la vie. Le tout, c’est de faire attention à ne pas s’abîmer et surtout à ne pas abîmer l’autre. Si l’on devient méchant ou violent envers une personne, c’est qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne plus au niveau de l’humain.

Avec quoi ferais-tu rimer Fanny peau de whisky, ton personnage dans le spectacle ? Avec exquis, riquiqui, junky, funky ou maquis ?

J’hésite entre le junky et le maquis. Fanny a quelque chose de ces personnes qui ont besoin de prendre des substances pour pallier un vide, une souffrance… et qui se retrouvent dans un engrenage qu’elles n’ont pas vraiment choisi. Mais elle a aussi de la résistance en elle. Elle se bat, elle essaie de rester en vie, de tenir debout. Elle tente de lutter parfois contre elle-même, contre ses propres démons.

 

Le philosophe Gilles Deleuze s’est beaucoup confié sur son alcoolisme. Selon toi, avait-il vraiment tout compris ?

Oui, d’ailleurs je le cite dans mon spectacle. Un jour dans une interview, on avait posé la question à Deleuze : pourquoi avez-vous arrêté de boire ? Il avait répondu qu’il devient impossible de travailler quand on est alcoolique. On perd une énergie considérable, l’alcool ruine une partie de nos capacités de concentration. On lui a alors demandé : pourquoi avez-vous bu pendant toutes ces années ? Il a répondu : parce qu’il y a quelque chose de trop puissant dans la vie. La vie nous met à rude épreuve. Dans une existence, on traverse des choses tellement fortes, tellement incompréhensibles : des chagrins, des joies, des moments où l’on se sent totalement paumé… L’alcool est une béquille désespérée à tout ça, à ces émotions auxquelles on est peu préparé et auxquelles on doit quand même faire face. D’ailleurs, j’ai découvert, en travaillant sur ce spectacle, que beaucoup d’espèces vivantes connaissaient ce phénomène d’ivresse et avaient un certain rapport à l’addiction.

 

D’autres auteurs t’ont marquée : Koffi Kwahulé, Eugène Durif…

Oui ! Ce sont deux auteurs fabuleux très différents. Koffi Kwahulé est Ivoirien, il puise beaucoup dans une langue très rythmique, très jazz. Nous travaillons actuellement sur un projet commun. J’ai une tendresse infinie pour Eugène Durif… Je pense que j’aurais sans doute arrêté le théâtre s’il n’avait pas été là. Je ne me destinais pas au théâtre à mes débuts, je voulais surtout être prof de philo. J’ai rencontré Eugène au moment où j’étais un déçue d’une certaine caste théâtre hautaine et réactionnaire. Nous avons travaillé ensemble sur un projet de cabaret politique et il m’a dit les mots justes qu’il me fallait entendre à cette période de ma carrière. Grâce à lui, j’ai compris que le théâtre est un espace de liberté formidable, que la parole y est forte et que le fait même de monter sur scène est un acte politique. J’ai compris qu’on pouvait dire au théâtre des choses qu’on ne dirait nulle part ailleurs et qui peuvent bousculer le monde, à défaut de le changer.

Parmi ces mots introduits dans le dictionnaire ces dernières années, lequel trouves-tu le plus poétique ? selfie / boloss / sape / baltringue

Aucun ne me plaît réellement. Il m’est arrivé d’entendre le mot “baltringue” dans des bars, des cafés. C’est un mot qui peut être intéressant à travailler parce qu’il sonne bien. Le mot “sape” aussi… si on le répète, ça peut créer un rythme, comme du beat-box. Mais aucun de ces mots ne m’inspire vraiment de la poésie.

 

C’est quoi, un mot moche ?

En soi, je ne pense pas qu’un mot puisse être moche. Ce qui peut le rendre moche, c’est plutôt le sens qu’il revêt ou la répercussion qu’il a en nous. Au cours de l’histoire de l’humanité, on a dû mettre des mots sur des choses inavouables et inacceptables. J’aurais aimé, par exemple, que le mot “fascisme” ne voit jamais le jour. Le mot “haine” n’est pas moche en soi, mais ce qu’il signifie est odieux. Un mot peut devenir moche par la manière dont on l’utilise. Je suis outrée de voir ce que font certains politiques avec la langue, comment ils vident certains mots de leur sens. Alors que le travail du poète, par exemple, va consister à redonner corps à un mot, à lui rendre sa richesse, sa substance, ses formes, son épaisseur… pour restituer toutes ses résonances. Ce qu’Emmanuel Macron a fait du mot “marche” est un exemple de cette dérive. L’humanité marche depuis toujours. Des personnes et des peuples marchent, traversent des déserts, migrent, s’exilent, cherchent un chemin pour s’en sortir et pour vivre. Le fait de réduire le mot “marche” à un slogan politique, c’est odieux. Les médias contribuent parfois à cet abêtissement. C’est dommage. Prenons soin des mots ! Prenons soin du langage. Comme le dit le philosophe Alain Badiou, il faut qu’on mette des mots sur l’impensable. Il faut qu’on mette des mots sur nos cris. Attention à notre usage des mots. Nous utilisons de moins en moins de mots. Notre vocabulaire est moins riche, moins varié. Moins on a de mots, moins on peut être précis, moins on peut apporter des nuances à ce qu’on dit. Cette carence en mots et cet appauvrissement du langage peuvent conduire à la violence. Or, si nous prenons soin des mots, nous voyons qu’ils sont un outil formidable pour dire le monde, l’enchanter et le réinventer.

 

As-tu déjà chuchoté tes textes ?

Quand on travaille un texte ou qu’on le répète, il arrive parfois de le chuchoter dans la rue, dans les transports en commun… Parfois je m’en rends compte et je me reprends. Je me dis qu’on doit me prendre pour une folle ! (rires) Et puis il y a des parties d’un texte qui peuvent être chuchoté sur scène, mais c’est un parti pris artistique, une mise en voix assumée.

Quel livre tu aimais quand tu étais enfant ?

J’ai été très marquée par La Chèvre de Monsieur Seguin. J’étais bouleversée par l’histoire de cette bête qui était réduite à être attachée à un pieu sous les diktats de son maître, alors que sa seule envie était d’être elle-même : d’être libre, de gambader, de danser… Elle décide tout de même d’être libre et elle finit par se faire dévorer par le loup. Je trouvais ça cruel. Ce conte m’a touché et m’a suivi tout au long de ma vie. Je dirais même que c’est un peu l’histoire de ma vie. Cette histoire s’est reproduite dans ma vie privée il y a peu de temps. J’ai subi une violence qui fait écho, dans son schéma, au conte d’Alphonse Daudet. Heureusement, je m’en suis sortie et je m’en sortirai toujours. En étant plus forte que cette violence, en continuant d’aimer, en aimant plus fort encore. Les bourreaux oublient qu’un cœur, ça repousse. Même quand on a voulu l’arracher, même quand on a voulu le briser en mille morceaux. En moi il y a toujours cette petite chèvre qui a envie de bêler en paix et en toute liberté, quoi qu’il arrive.

 

Dans un parcours artistique ou personnel, on peut être amené à mettre de l’eau dans son vin, à faire des compromis. Y a-t-il une chose que tu t’es jurée intimement de ne jamais laisser tomber, quoi qu’il t’en coûte ?

Oui, jamais je n’arrêterai d’écrire. L’écriture m’a sauvé la vie à plusieurs reprises. J’ai traversé des moments très compliqués dans ma vie. Et je me suis promis que je ne laisserais personne toucher à ma liberté d’écrire.

 

Si écrire t’est si essentiel, comment tu fais quand tu ne trouves pas les mots ?

J’arrête de lutter. J’essaie de forcer le moins possible l’écriture. Plus je lutte, plus ça coince. Quand rien ne vient, je me dis que c’est peut-être parce que je ne suis pas prête à exprimer ces choses-là, que ce n’est peut-être pas le bon moment. Je me dis qu’il faut peut-être que j’attende encore ou que je me nourrisse d’autre chose. Cela dit, c’est aussi un métier. On apprend, quand on est auteur, à composer avec ces moments de vide. Avec le temps, on sait mieux les apprivoiser. Il faut savoir aussi se faire violence parfois. L’écriture n’est pas le fruit d’une inspiration divine. Ça se travaille, ça s’entraîne. Y compris dans ces moments plus durs où les mots ne viennent pas. Quoi qu’il en soit, j’essaie d’être réceptive, ouverte à ce qui se passe autour de moi. C’est comme ça que le déclic vient souvent. Parfois, je peux buter sur un mot à propos d’un sujet bien précis… et je vais trouver la bonne façon de dire en écoutant des gens parler à la terrasse d’un café ou en écoutant la radio.

Tu te souviens de la dernière fois que tu as vécu, lu, vu ou écouté quelque chose qui t’a laissée littéralement sans voix ?

Je me souviendrai toujours d’un spectacle inouï sur le suicide de Kurt Cobain. Ça s’appelait “Demain j’irai fleurir ma tombe” et c’était mis en scène par Bruno Boussagol. Je suis sortie de ce spectacle éblouie. Ça a été pour moi une expérience physique marquante, j’en tremblais. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. La force des textes, les musiques, le jeu des acteurs, la mise en scène très incarnée… Je devais avoir 18 ou 19 ans et ça a été une révélation : je n’imaginais pas qu’on pouvait faire ça sur une scène ! Le plus drôle, c’est que Nouche Jouglet-Marcus, l’une des personnes qui m’avaient impressionné sur scène ce jour-là, est devenue des années plus tard une de mes comédiennes fétiches et une amie.

 

Pour toi, créer est un acte politique. Aujourd’hui, où aimerais-tu aller pour te rendre utile ?

J’aimerais aller partout. Il se passe beaucoup de choses graves dans notre monde, il y a tellement de choses à faire ! Et les artistes doivent y contribuer. Pour moi, un artiste qui ne s’inquiète pas de sa participation politique au monde n’a rien à faire dans ce milieu. Cette prise de conscience est nécessaire, à mon avis. J’aimerais aller en Colombie, au Brésil, parler de la chute du droit des femmes… Je ne peux pas tout mener de front, mais j’essaie de m’impliquer. En ce moment j’entame l’écriture d’un projet qui me touche personnellement. Je suis originaire du Portugal et je vais y retourner prochainement. J’écris pour essayer de comprendre le mouvement migratoire qui a poussé tant de gens à fuir la dictature de Salazar, mais aussi pour comprendre les mouvements de résistance qui se jouent dans le Portugal d’aujourd’hui. Je vais essayer de construire une sorte de fado politique, avec des textes et des musiciens français et portugais.

 

On dit que les artistes ne savent pas se vendre : si tu devais donner envie de lire ton livre “M.A.M.A.E” en deux ou trois phrases, ça donnerait quoi ?

Je dirais : quand on n’a pas d’oreiller, on peut s’en faire un petit coussin ! Si vous ne savez pas quoi gueuler contre le monde, prenez un texte du livre au hasard et criez-le ! (rires)