François-Xavier Drouet

par | 7 Sep 2018 | Rappelle-Moi Poésie | 0 commentaires

Et que se passera-t-il le jour où l’arbre ne pourra plus cacher la forêt ? Avec son documentaire « Le temps de forêts », François-Xavier Drouet montre l’industrialisation intensive de la forêt et questionne le rapport que nous entretenons avec ce milieu naturel si particulier. Il nous présente aussi celles et ceux qui luttent pour que la forêt ne soit pas réduite à un bien. Nous l’avons rencontré au cœur du plateau de Millevaches où il vit, histoire qu’il nous livre son regard de cinéaste et de citoyen. 

 

Peux-tu te présenter brièvement ?

Je m’appelle François-Xavier Drouet, je suis né vers la fin du giscardisme, je communique par téléphone ou par mail et j’essaie de résister aux sirènes des réseaux sociaux. (rires)

 

La poésie, ça t’évoque quoi ?

Il y a énormément de formes de poésie auxquelles je suis hermétique et d’autres qui me touchent beaucoup. Je dois peut-être avoir un esprit trop analytique pour pouvoir apprécier certains poèmes.

 

Tu pourrais vivre sans la poésie ?

Je ne sais pas, je n’en ai jamais fait l’expérience.

 

Comment as-tu rencontré la poésie ?

Je l’ai rencontrée à l’école mais je ne suis pas sûr que c’est l’école qui m’en a donné le goût. (rires)

 

Si tu devais définir la poésie en une citation, un bout de texte ou de chanson qui te vient là, comme ça…

Spontanément, je dirais « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », le premier poème typographique composé par Stéphane Mallarmé.

 

Si tu devais définir la forêt en une citation, un bout de texte ou de chanson qui te vient là, comme ça…

Je ne sais pas, je dirais simplement que pour moi, une forêt est un endroit où l’on peut se perdre.

C’est quoi une jolie forêt pour toi ?

Je ne sais pas si “joli” est un terme qui peut convenir à une forêt… Par exemple, dans le plateau de Millevaches où je vis : quand on y vient pour la première fois, on peut avoir une sensation d’exotisme, ça rappelle un peu les grandes étendues naturelles du Canada, ça paraît majestueux et plutôt accueillant… Mais quand on y regarde de plus près, quand on y prête attention, notre regard change. Moi je n’ai pas forcément un regard esthétique sur la forêt. Au départ quand j’ai commencé à travailler sur le film avec mon chef opérateur, nous avons regardé beaucoup de vidéos, principalement des documentaires, qui ont été faits sur la forêt. J’ai remarqué que beaucoup de réalisateurs avaient cherché à faire des plans avec la bonne lumière, la bonne ambiance… pour obtenir une sorte de carte postale et coller à un certain mythe de la forêt. Pour ma part, en passant beaucoup de temps avec des forestiers, j’ai constaté qu’au quotidien une forêt c’est plutôt banal. Alors je disais à mon chef opérateur de ne surtout pas chercher à faire de la belle image, de ne pas chercher à faire “joli”, ne pas esthétiser à tout prix. On cherchait simplement à restituer la forêt telle qu’elle est vraiment : parfois il y fait très froid, il pleut… Ce qui m’intéresse par dessus tout, c’est le rapport que l’homme entretient avec la forêt. J’ai davantage un regard de sociologue, façonné par les sciences sociales, qu’un regard de peintre.

 

 

Pour toi, le sigle ONF désigne une Organisation Non Fonctionnelle ? Un Office National des Forêts ? Une Officine Navrante Financière ?

Aucun des trois. Je pense que tous ces sigles perdent un peu de leur sens. On change régulièrement les noms des organismes mais au fond rien ne bouge. Cela participe à une certaine perte de repères.

 

Qu’est-ce qui est le plus incompréhensible ? Michael Douglas ou le Douglas en tant qu’arbre ?

J’ai plutôt de la sympathie pour le Douglas, j’aime beaucoup cet arbre. Il peut faire du bois magnifique, de la belle charpente… il a un cœur imputrescible. Il peut se substituer à certains bois qu’on importe d’Afrique. C’est un arbre incroyable. Le souci, c’est plutôt ce qu’on en fait…et on n’en fait pas toujours bon usage.

 

Voici une liste de mots, dis-moi si tu les trouves poétiques ou pas…

Biomasse ? Pas poétique, pour moi c’est un mot instauré par le pouvoir… sur le terrain on dit simplement “des arbres”.

Productivité ? Pas poétique, mais peut-être qu’il existe des génies de la poésie qui arriveraient à rendre ce mot poétique ! (rires)

Economie verte ? Pas poétique, c’est aussi une expression instaurée par le pouvoir, je pense qu’il faudrait arriver à déconstruire ce concept.

 

Quelle est la chose la plus étonnante que tu aies apprise en réalisant ton documentaire ?

C’est la faculté qu’ont les arbres de s’entraider, en s’échangeant notamment des nutriments à travers leurs racines.. C’est une chose qui a été bien expliquée et vulgarisée dans le livre best-seller “La vie secrète des arbres” de Peter Wohlleben. Ça permet parfois à des souches d’arbre de pouvoir se régénérer grâce aux éléments que lui fournissent les autres arbres autour. La première qu’un scientifique m’a expliqué ce phénomène, j’étais fasciné. “La vie secrète des arbres” a le mérite d’avoir vulgarisé pas mal de choses intéressantes sur la forêt. Cependant, le livre n’aborde pas les enjeux économiques et politiques qui permettent de comprendre le système d’exploitation des forêts aujourd’hui. Alors on referme le livre en pensant simplement que couper un arbre est un crime, alors que la réalité est plus complexe que ça.

 

Quel livre conseillerais-tu à quelqu’un qui pense sincèrement que tout va bien dans notre société ?

1984, de George Orwell

 

Quel livre conseillerais-tu à quelqu’un qui pense que tout va mal ?

Survivance des lucioles, de Georges Didi-Huberman. Ça part d’une pensée de Pasolini qui se disait que les lucioles (symbole du peuple en résistance) avaient fini par disparaître, par s’éteindre. Mais il s’avère peut-être que non. Les lucioles n’ont pas disparu, mais les lumières du pouvoir sont si omniprésentes et aveuglantes qu’on ne sait plus les observer et les écouter.

 

A ton avis, qu’est-ce que la forêt aurait à nous apprendre ?

La forêt nous apprend à prendre le temps. A penser le temps différemment aussi, car les échelles de vie des arbres sont assez vertigineuses. Par exemple, un arbre arrive à maturité sexuelle à peu près au moment où un être humain est à la fin de sa vie ! (rires). Autres exemples : certaines graines ont la capacité de rester des décennies entières sous terre en attendant les conditions adéquates pour germer; certains arbres malades peuvent mettre des décennies avant de s’éteindre en résistant avec leurs forces et leurs constitutions naturelles.

C’est ce qui fait la beauté du travail d’un forestier : il se base nécessairement sur l’expérience des forestiers qui l’ont précédé et il oeuvre pour ceux qui vont le succéder. Il ne verra pas la majeure partie des fruits de son travail car tout ce qu’il fait aujourd’hui pourra avoir des répercussions seulement des décennies voire des siècles après sa mort. C’est saisissant comme symbole : la forêt est finalement un des derniers endroits où on peut être en connexion avec les générations passées et les celles à venir. L’échelle de vie d’un arbre et l’échelle de vie d’un être humain n’ont rien à voir, mais aujourd’hui on s’échine à vouloir réduire le temps de la forêt dans le temps du marché. D’où le raccourcissement du cycle de vie des arbres, la fabrication de clones d’arbres à pousse rapide, la concentration des essences à croissance rapide…tout ça pour être en phase avec les exigences du capitalisme. C’est un aspect majeur que j’essaie d’aborder dans le film.

 

Que dirais-tu aux gens pour leur donner envie d’aller voir ton film ?

Je sais me battre pour défendre mon film auprès d’organismes qui peuvent m’aider à le produire et à le financer, parce que j’y crois et parce que ça me tient à cœur… Mais une fois que le film est sorti je n’ai pas forcément envie de dire au public d’aller absolument le voir. Je n’aime pas les injonctions. Les gens sont déjà assez noyés de recommandations et de prescriptions à longueur de journée, j’ai simplement envie de leur foutre la paix. S’ils ont envie d’aller voir le film, je serai content, sinon tant pis. (rires) J’essaie de faire des films exigeants qui puissent s’adresser à tout le monde. Je considère que les spectateurs sont intelligents et qu’ils peuvent comprendre par eux-même beaucoup de choses, beaucoup de complexités et de subtilités, sans qu’on leur force la main.


Propos recueillis par Juliette Allauzen et Catel Tomo / Photos extraites du film « Le temps des forêts ».