Magyd Cherfi

par | 9 Nov 2017 | Rappelle-Moi Poésie | 0 commentaires

Magyd Cherfi a répondu à l’invitation de la librairie nantaise Les Bien-Aimés pour présenter “Ma part de Gaulois”, son premier roman paru chez Actes Sud. L’occasion pour nous de le rencontrer.

 

Il y a des éléments immanquables qu’on retrouve dans ton écriture : les souvenirs, les proches et le regard tendre sur des détails simples qui en disent long. Est-ce que pour toi, être un bon auteur, c’est d’abord avoir une bonne mémoire ?

Je ne pense pas avoir une bonne mémoire. Je dirais que j’ai des flashs très précis qui me viennent. Je pense qu’il faut avoir au moins un vrai sens de l’observation. Une observation toute à soi. Maintenant, savoir comment on développe ce regard personnel… je ne sais pas. Ca a toujours été un mystère pour moi. Je crois que c’est en écrivant que ça m’est venu. En travaillant mon écriture. Au fur et à mesure que j’écrivais, je me disais “c’est ça, j’ai trouvé mon truc à moi”. Donc c’est en m’exerçant que j’ai appris à forger mon propre regard.

 

Il y a dans tes textes une présence forte des gens que tu aimes. Des témoins d’une histoire dont tu témoignes à ton tour. Quel manque te paraît le plus terrible : ne plus avoir les gens qui t’ont inspiré ces histoires ou n’avoir personne à qui les raconter ?

Cette question est terrible. Je pense que j’ai besoin des deux. Je pense que l’important dans la vie, c’est d’être au contact de gens singuliers. Rencontrer des gens “normaux”, c’est chiant… autant vivre seul ! (Rires) Moi j’ai eu du bol, j’ai commencé par ma mère. Elle n’était pas comme les autres mères. Tout à coup j’ai réalisé : “beaucoup de mères prennent telle ou telle route, la mienne non”. De fait, elle a été ma première inspiration, ma source première. Cependant, je suis aussi un conteur, j’aime raconter des histoires. Et là, il faut trouver des gens pour écouter ce que t’as envie de dire. Je pense qu’il faut appâter le public. Quand je suis dans une salle, j’essaie de saisir l’état d’esprit et l’humeur des gens… pour savoir s’ils sont prêts à écouter ce que j’ai à leur dire. Je suis beaucoup intervenu dans des écoles, avec des classes en difficulté. C’étaient des mômes qui n’avaient pas forcément envie de lire ou d’écrire. Je sentais que c’était à moi de trouver la bonne manière, le bon style, le bon tempérament pour leur parler et choper leur attention. Je m’adapte à la personne que j’ai en face de moi quand je raconte. Du coup, le texte que je dis n’est jamais tout à fait le même. Par exemple, quand je le dis à ma mère, je prends soin d’enlever les gros mots ! (rires)

 

Tu te souviens de ta première rencontre avec la poésie ? 

Oui, c’était à l’école élémentaire. Je me rappelle des poèmes de Camara Laye, Jean de la Fontaine. Nous devions apprendre des poèmes par coeur et j’ai rapidement aimé ça. J’aimais les lire, mais surtout j’aimais les réciter. J’étais devenu un vrai petit champion de la récitation. Je voulais que le prof m’interroge, j’attendais mon tour avec impatience. Mais comme le prof voyait clair dans mon jeu, il ne m’interrogeait jamais. Puis un beau jour, c’est à moi, enfin. J’entends : “Cherfi !”. Dans ma tête je me dis “Yes !”. Je me lance : je vais vous réciter “Je suis dans un pré” de Francis James (il prononce “James” à l’anglo-saxonne, comme James Brown, ndlr). Le prof me fait “non” de la tête. Je me demande ce qui ne va pas, je connais pourtant ce poème par coeur, je l’adore, j’ai envie de le déclamer de manière fracassante. J’essaie à nouveau : je vais vous réciter “Je suis dans un pré”, de Francis James (il prononce encore “James” à l’anglo-saxonne). Le prof : Cherfi, je te mets zéro, retourne à ta place ! Tu apprendras qu’il s’agit de Francis Jammes (prononcé à la française).(rires)

Je raconte ça pour montrer que très tôt je prenais déjà la poésie très à coeur. Je sais qu’il y a des personnes qui ont gardé un mauvais souvenir des récitations à l’école. Pour moi, ça a été une révélation. Faut dire qu’à la maison, ma mère nous poussait, à sa manière, à être sensible à la poésie. Elle nous regardait dans les yeux, mes frères et moi, et elle disait : “je veux que vous soyez des étoiles !”. Je te laisse imaginer le contexte : quartiers nord de Toulouse au début des années 80, une majorité d’Algériens, de Gitans, de Manouches… Une misère noire. Et pour qu’on s’ouvre aux autres, ma mère nous envoyait souvent tour à tour chez l’épicière, chez les soeurs de l’Abbé Pierre, le père Daniel, le toubib du coin, l’infirmière… Elle demandait à ces gens de s’occuper de nous, de garder un oeil sur nous. Elle nous envoyait faire du soutien scolaire chez telle ou telle famille… Si bien que nous passions autant de temps chez des Blancs que dans le quartier. Pendant que mes copains allaient jouer au foot, je passais une partie de mon temps dans des familles françaises et je découvrais Noël, Pâques, la Chandeleur. Je côtoyais des tas de familles, des tas de personnes qui voulaient que je devienne un exemple de la République. C’est aussi comme ça que m’est venu l’amour de la langue française, l’amour des mots.

 

Si tu devais définir la poésie en une citation… Un bout de texte ou de chanson qui te vient là, comme ça…

J’ai un vers qui me revient :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, fatigués de porter leurs misères hautaines, de Palos de Moguer, routiers et capitaines partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal

C’est extrait du poème “Les Conquérants” de José-Maria de Heredia. J’ai oublié le reste de ce poème qui est pour moi le plus beau du monde. Mais j’aime ce qu’il raconte, l’épopée fantastique de ces gens qui partaient à l’aventure, à l’époque des Grandes découvertes. Plus tard, j’ai été marqué par Les Fleurs du mal de Baudelaire. J’ai littéralement aspiré ce livre ! (rires). Je n’ai pas forcément une phrase ou une citation qui me revient en permanence comme un fil rouge. J’ai simplement des bouts de vers qui resurgissent par moments. Chez Baudelaire, par exemple, il y a ces mots magnifiques :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle 

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits

Quand tu entends les premiers mots de la Déclaration des Droits de l’Homme… La devise de la France… Les paroles de la Marseillaise ou encore celles du Chant des partisans… Tu te dis que ce sont des mots forts de sens ou bien que l’essentiel est ailleurs ?

J’ai assez vite compris que ces paroles n’étaient pas faites pour nous. J’avais l’impression qu’elles étaient valables si on est Blanc, mais pas si on est Noir ou Arabe. En entendant “Les Hommes naissent libres et égaux en droits”, je me suis dis : c’est pas vrai, mon père n’est pas l’égal des autres… vu comment il était traité. Et puis mon oncle non plus. Et mes tantes non plus. Et mes potes dans la rue non plus. Ces paroles sous-entendent que nous sommes égaux, quelle que soit la couleur de peau, quelle que soit la religion, quelle que soit  l’origine sociale… Mais c’est pas vrai ! Quand j’ai compris le sens de ces mots, je me suis dit que les Blancs avaient écrit une Déclaration universelle des droits de l’Homme, mais pour une universalité blanche. J’ai signé une tribune dans Libération pour répondre aux propos du journaliste Pascal Praud. Oui, on vous emmerde avec le racisme ! Ca fait 40 ans qu’on vous saoule en disant qu’une grande partie de la France est raciste et vous croyez qu’on va s’arrêter là ? Il y a encore des gens qu’on ne laisse pas entrer en boîte de nuit, ou qu’on n’emploie pas, ou qui n’ont pas droit à un appartement… parce qu’ils sont Noirs ou Arabes. Quand on dit ça, on sent une sorte d’agacement de la société française qui se dit “vous nous faites chier avec vos accusations de racisme”. A tel point qu’on n’ose même plus se plaindre quand on est victime de discrimination, de peur de passer pour le relou de service et de s’entendre dire : Allez, encore un Noir, encore un Arabe qui se la ramène avec le racisme.

 

Le poète et musicien Souleymane Diamanka a dit “Si quelqu’un te parle avec des flammes réponds lui avec de l’eau”… C’est quand la dernière fois que t’as eu envie de cracher un poème à la gueule de quelqu’un ?

En général, quand on m’envoie des horreurs, j’ai plutôt envie de balancer des coups de poings ! (rires) Je ne le fais pas, mais souvent c’est le seul argument qui vaille face à des gens trop cons. D’ailleurs, avec certaines personnes, j’ai décidé de ne plus essayer de débattre ou de parler. Ma première envie est souvent d’envoyer un bon mawashi-geri mais de ne pas le faire au final !(rires). Je me retiens. Je ne fais que ça, me retenir. Je ne suis pas peace and love, je contiens et je maîtrise la violence que je peux avoir en moi. Du coup je mets des mawashi-geri avec mes vers, avec mes alexandrins… C’est d’ailleurs ça, mon écriture. J’ai une écriture karateka !

On dit qu’un bon poète est un poète mort : t’aimerais qu’on écrive quoi sur ta tombe ?

J’aimerais qu’il y ait de l’humour, de toute façon. Quelque chose du genre :

On ne s’est pas fait chier avec lui.

Avec mes enfants ou mes proches, j’ai toujours le souci qu’on ne s’emmerde pas dans la vie. Alors j’essaie sans cesse de trouver des bons mots, des idées farfelues… pourvu qu’on se distraie !

 

On dit qu’un bon poète est un poète mort : qui t’aimerais voir mourir demain ?

(Rires) Dis donc, c’est l’interview la plus hardcore que j’aie faite ces dernières années ! Non, il y a beaucoup d’auteurs que j’aime, mais je n’oserai jamais souhaiter la mort de quelqu’un, c’est impossible.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves moche mais que tu aimes utiliser ?

Non, j’évite d’utiliser des mots moches. J’essaie de choisir soigneusement mes mots. En poésie comme en musique, il y a certains mots qui ne sonnent pas bien, qui ne s’accordent pas. Là comme ça, je n’en ai pas qui me viennent en tête.

 

Y a-t-il un mot que tu trouves joli mais que tu détestes utiliser ?

Oui : AMOUR. Ce mot a tellement été galvaudé par un tas de chansons mièvres qu’il a perdu de sa substance. Et puis je suis d’une culture maghrébine assez pudique. Par l’éducation que j’ai reçue, je ne faisais pas étalage de mes sentiments. D’ailleurs, il fut une période dans ma vie où on me surnommait “le catholique” en raison de mon caractère un peu austère, un peu monacal. Je pense que j’ai gardé cette pudeur.

 

On dit que les poètes ne savent pas se vendre : si tu devais donner envie de lire ton livre “Ma part de Gaulois” en deux ou trois phrases… ça donnerait quoi ?

En deux ou trois phrases, c’est très difficile. Je dirais que j’ai eu envie de raconter aux Français une histoire de Français. Voilà. Simplement ça. Ca fait une punchline un peu publicitaire qui laisse place au mystère.(rires)

On se demandera encore longtemps d’où nous venons et qui sont nos ancêtres… Toutes les vérités ne sont  peut-être pas bonnes à dire, mais est-ce que toutes les histoires sont bonnes à raconter ?

Je ne sais pas si toutes les histoires sont bonnes à raconter, je pense surtout qu’il faut savoir les raconter. C’est ça l’important. Et je pense que ça demande du talent, je le crains. Il faut du talent pour faire qu’une histoire a priori très personnelle parvienne à trouver une résonance auprès d’un tas de gens différents.

 

Pour toi, être Gaulois c’est… se sentir des jours Astérix, des jours Assurancetourix ? avoir sa part du gâteau ? chanter Brassens ou Reggiani ? être né quelque part ?

Je me suis senti “Gaulois” quand j’ai accepté ma part de Berbère. Longtemps j’ai été persuadé que pour bien s’intégrer dans la société il fallait que je sois pleinement Français. Et c’est un peu pour ça que beaucoup d’enfants d’immigrés comme moi deviennent des champions du monde d’orthographe, de grammaire et de syntaxe. Parce qu’on découvre que la langue française est un outil d’intégration incontournable.On se dit au fond “il faut qu’on soit aussi bons qu’eux”. Comme si les Français blancs étaient les exemples à suivre et nous… tout juste bons à courir derrière pour essayer de les rattraper. Donc, il fallait que je maîtrise le français. Mais étrangement, les Français eux ne se demandaient pas s’il fallait qu’ils apprennent l’Arabe, par exemple. Il fallait que je fasse tout pour paraître Français. Mais c’était perdu d’avance. L’autre jour à la gare de Marseille, un homme me demande une cigarette et m’interpelle : “Libanais ?!”. Je lui réponds non. Il poursuit : “Mexicain ?!” (rires). Il aurait pu parier que j’étais de toutes les nationalités du monde… sauf Français. Malgré tout ce qu’on peut faire, j’ai compris qu’on ne peut pas effacer ce que nous sommes ni d’où nous venons. Il faut accepter ses origines et même les aimer, c’est comme ça qu’on arrive à se sentir à l’aise avec ses autres cultures. Moi je me sens Français d’abord parce que je suis fier de mes origines kabyles et berbères. J’aime ces cultures et ce qu’elles ont fait de moi.

 

Faisons la part des choses : hormis ta part de Gaulois, dis-nous de quoi tu te composes :

  • quelle est ta part du pauvre ?

C’est d’essayer de faire en sorte, à mon échelle, que les richesses soient un peu mieux réparties. J’ai longtemps cru à la gauche, j’ai été de plusieurs combats. J’ai fini par me rendre compte que la gauche ne valait pas beaucoup mieux que la droite sur les questions de lien social et de solidarité. Maintenant j’ai tendance à croire qu’il y a des alternatives possibles auxquelles chacun peut contribuer.

  • quelle est ta part du capital/marché ?

Je suis en plein dedans ! Et depuis longtemps (rires). Très rapidement, avec Zebda, nous avons signé chez Universal, une major de l’industrie de la musique. On était pieds et poings liés avec le grand capital. On écrivait et on chantait des chansons contestataires, pourtant on vendait beaucoup de disques et on faisait des tournées qui nous rapportaient beaucoup d’argent. Il y a plein de choses que je fais qui nourrissent ce modèle capitaliste, bien sûr. J’en tire un profit aussi. Après, j’essaie d’aller vers des choix qui me correspondent et que je peux assumer.

  • quelle est ta part de responsabilité ?

C’est notamment d’expliquer à mes enfants qu’ils ont le malheur d’être privilégiés. Et qu’ils doivent avoir conscience de ça. Ils n’ont quasiment manqué de rien parce que j’ai toujours essayé de leur faire plaisir. Mais parfois je leur rappelle que c’est important de connaître la valeur des choses, et notamment celle du travail.

 

Dans quel état d’esprit es-tu aujourd’hui, Magyd ? Plutôt fluide, vide, rapide, solide, rigide, candide, splendide, placide ou translucide ?

Peut-être solide parce que le temps a passé, que j’ai vécu un parcours, j’ai construit des choses. Et assez lucide (à défaut de translucide) sur ce que je suis et sur le monde qui m’entoure. Tu sais, quand on est plus jeune, on a souvent une colère en soi et on pense parfois qu’on peut chambouler les choses et les faire changer du tout au tout. Et comme rien ne change, ça rajoute à la colère et on peut être gagné par la frustration ou par l’aigreur. Aujourd’hui j’essaie de voir les choses plus simplement. Je n’ai plus forcément envie de changer le monde mais je m’évertue à rendre mon quotidien agréable : la vie que je mène avec mes proches, mes enfants, mes amis. Je pense que les combats du quotidien sont importants parce qu’ils font du bien. Ca ne bouleverse pas la marche du monde, et alors ? Je pense qu’il faut être bienveillant et humble à ce sujet. Essayer de vivre en paix avec soi-même et les autres, c’est déjà pas mal. Et surtout garder de l’humour. Précieusement.


Propos recueillis par Juliette Allauzen et Catel Tomo / Photos : Terence Leroy-Beaulieu.